Cela fait-il édito pour Bretagne Actuelle ou pour Bourgogne actuelle ? Question qui se pose là, ici, partout où ça se pose !

Lundi dernier, vers 17h, le père de Pierre tombe dans son jardin. Il y est sorti malgré les recommandations de ne pas. Il a quatre-vingt-douze-ans et ne respecte pas tout de ce qu’on lui dit. Usé d’âge. Il a pris l’air. Il est tombé.

C’est bien qu’il ait ce désir de prendre l’air, non ? De respirer ! N’est-ce pas un vieux réflexe de survie ! Le père de Pierre vit avec son épouse, la mère de Pierre, vieille autant et beaucoup davantage partie dans les stratosphères. Plus très là, épuisante, épuisée, très présente.
Donc, le père de Pierre est dehors et se casse la binette. Il est équipé d’un bracelet antichute qui ne les évite pas mais fonctionne comme il faut. Le voisin intervient puisqu‘il est le premier sur la liste. Pompier. 15. Pierre, averti aussi sec, vient chercher sa mère qui ne peut pas rester seule.

Voilà la situation.

Le père de Pierre part à la Clinique de St Grégoire, pardon le CHP, on hésite à cet endroit à développer le sigle : Centre Hospitalier, jusque-là tout va bien, P pour Privé. C’est là que s’éteignirent les Athéniens !

Situation, suite : père de Pierre au CHP vers 18h, mère de Pierre chez Pierre vers 18h. Pierre est leur seul fils après qu’un autre soit mort.

Bon. Clavicule cassée pour lui. Mise à l’abri pour elle. Ça semble, pour ce soir-là, suffire.

Non.

À 23 heures, Allô Pierre, bonsoir Monsieur, c’est le CHP !

Pierre reçoit des urgences l’indication que son père va rentrer chez lui !

Mais…  dit Pierre, un peu médusé, voire carrément inquiet!

Mais…

Je ne peux pas venir le chercher. Ma mère est chez moi et il n’y a personne d’autre que moi pour être avec elle à cette heure avancée !

Mais…

Pierre ajoute : comment mon père va-t-il faire, chez lui, dans sa maison, entre une clavicule cassée et la conduite de son déambulateur ? (Le déambulateur est un vélo sans pédalier avec un guidon et quatre roues, mais ce n’est pas une voiture non plus !)

Pierre est vivement contrarié et raccroche au nez de l’infirmière coordonnatrice, non sans avoir au préalable tenté de discuter le bout de gras, exposer la situation et s’être fait opposer une fin de non-recevoir. Non, pas de nuitée pour une clavicule cassée. Pas de chambre. (Pas rentable !)

Une heure du matin, Pierre ne s’est pas rendormi. Les ambulanciers lui signalent la livraison du colis.

CHP/Amazon, même coup bas ! Logique de plate-forme, ça tourne, ça valse, ça entre et ça sort.  Bon.  Le père est dans son lit médicalisé. Pas rassuré, Pierre se rassure et s’endort.

Deux heures du matin, Pierre est réveillé par l’appel de l’antichute paternel.

Le père est tombé de son lit ! Chez lui !

Tombé de son lit médicalisé ?

C’est que les ambulanciers qui l’ont remis au lit n’ont pas remonté la barrière de protection.

Ils n’ont pas remonté la barrière ?

Non. C’est que c’est un acte infirmier de remonter la barrière du lit. Ils ont juste posé le père de Pierre à plat dans son lit et remonté la couverture.

Les pompiers sont rappelés. Ils reviennent et l’adressent au bon endroit.

L’hôpital public gériatrique l’accueille vers 5 ou 6 heures. L’hôpital public qui aurait dû, aux Urgences, l’accueillir d’entrée. Mais question d’habitude et de proximité !

C’est une histoire bretonne. Tristement bretonne.

Elle pourrait être bourguignonne ou languedocienne. Tristement bourguignonne ou languedocienne.

Il y aurait ces mêmes imbroglios administratifs ridicules. Ces mêmes coups de fils angoissants à des fils (ou des filles) angoissés. Ce même mépris des gens une fois qu’ils ont quitté la salle d’op ou le box de soin. Qu’est-ce qu’un acte médical ? Infirmier ? De sécurité civile ? Ces histoires comprendraient le vieillissement, l’incapacité à réagir autrement que chaotiquement au chaos final des gens. Il se pourrait que le chaos institutionnel soit pire que le chaos personnel d’une fin de vie. En tout cas, que ce chaos des filières de soin ajoute au chaos des fins de vie est tout de même une sur-violence à laquelle, en Bretagne, et ailleurs, il sera nécessaire de s’atteler : en 2050, la France comptera 4 millions de personnes âgées. Moins en Bretagne mais aussi en Bretagne. À Rennes, au CHP de Saint Grégoire, aussi. Que le classement dans la presse nationale place toujours au meilleur niveau ! (Du Rapport bénéfices aux actionnaires/soin ?)

Préparons-nous à des réponses adaptées, empathiques, humanistes.

En Bourgogne (puisqu’on invente ici le magazine Bourgogne-Actuelle), il s’agit d’une moins vieille dame qui se retrouve avec ses maux de ventre incessants dans une suspicion, le lundi, de cancer du pancréas. Oui, dit, le lundi, le médecin hospitalier, c’est sans doute, madame, le cancer du pancréas. On va refaire des explorations. Vient le mardi qui explore donc à nouveau. Dixit le médecin, lors de cette exploration, c’est sans doute le foie. Oui Madame un cancer du foie. Mercredi on va poursuivre l’exploration en vous dirigeant à cent-vingt kilomètres au CHU de Dijon ? Là que les examens vont se poursuivre. Peut-être, c’est annoncé à la dame pas si âgée, qu’on s’y tournera vers la piste de la vésicule biliaire. Bon. Êtes-vous devenu un instant la personne à qui cela arrive ? La triple annonce en trois jours de deux cancers et une vésicule à opérer ?

Violence ? Sur-violence ? Comment faire moins pire sinon mieux ? Changer le système ? Changer les formations ? Déformer ?

Y compris pour Pierre et ses vieux parents qu’il pare en ce moment contre les attaques. Parer les parents contre les attaques, les actes manqués ou l’insupportable bazar des réglementations !

Les fils et les filles ont du boulot à venir !

Giles CERVERA

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