Christiane F. sur Amazon Prime HermineHermineHermine

Amazon Prime revisite l’histoire de Christiane F. pour sa plateforme Prime Video. Ce fut d’abord un livre en 1978, avant de devenir un film en 1981, adapté ensuite au théâtre début des années 2000, puis maintenant une série… Que vaut cette relecture d’une des biographies les plus célèbres au monde ?

Le livre Moi Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée – traduction putassière mais fort accrocheuse de Wir Kinder vom Bahnhof Zoo (Nous les Enfants de la Gare du Zoo)fut un choc pour toute une génération d’adolescents. En 1978,  deux journalistes du magazine Stern rencontrent Christiane Felscherinow, jeune Berlinoise de seize ans, afin de l’interviewer dans le cadre d’une enquête sur la jeunesse. L’article devient un livre centré sur le témoignage de l’adolescente, racontant son quotidien de toxicomane aux entours de Bahnhof Zoo, célèbre station de métro ouest–berlinoise. Trop glauque et réaliste, l’histoire effraye autant qu’elle fascine les jeunes lecteurs. En 1981, le réalisateur Uli Edel en tire un long métrage devenu culte grâce à l’apparition de David Bowie dans son propre rôle. La vie de Christiane ébranle l’Allemagne. Puis l’Europe. Les parents interdisent à leurs enfants de lire le livre et de voir le film. Aujourd’hui, la romancière et scénariste allemande Annette Hess (auteur des formidables Berlin 56, Berlin 59 & Berlin 63) s’empare du sujet afin de l’adapter en série. Titre français : Moi, Christiane F.

Berlin-Ouest réinventé au son d’une musique contemporaine

S’il y a une chose inutile et prétentieuse, elle consiste à faire le remake d’un film à la fois emblématique et encré dans son époque. Aurait-on jamais idée de retourner Hôtel du Nord ? Certaines scène sont à ce point mythiques qu’il est impossible de les rejouer sans prendre le risque d’un échec cuisant. Sans doute est-ce la raison pour laquelle Annette Hess a pris parti de déconstruire la biographie de Christiane F., faisant fi des anachronismes – les accentuant même – afin de réinventer un monde « hors-temps » dans lequel s’adaptent les personnages d’hier. La série évolue toujours dans le Berlin-Ouest de la fin des années soixante-dix, mais les décors semblent sortis des décennies suivantes, idem pour les vêtements dont personne n’aurait à rougir s’il les portait aujourd’hui, l’architecture berlinoise est celle d’après la chute du Mur, le vocabulaire et les dialogues sont contemporains, quant à la musique, le DJ du Sound – fameuse discothèque où dansent Christiane et ses amis – enchaine les sons électro-pop d’artistes et groupes actuels.

Annette Hess a conservé les principaux codes du livre : la Porche rouge du père, les cheveux longs d’Axel, le jus de cerise, etc. ; ainsi que les scènes mythiques du film : la course poursuite avec la police dans le centre commercial Europa Center, l’échange de mouchoir à la sortie du Sound, l’overdose dans les toilettes de Bülow et, bien entendu, le concert de Bowie à la Deutschlandhalle. Tout est là. Mais rien n’est vraiment à sa place. Et pour cause ! Le Sound n’existe plus, David Bowie décédé entre temps ne pouvait pas reprendre son propre rôle – c’est Alexander Scheer qui s’y prête ; spécialiste des rock-stars puisqu’il a déjà interprété Bowie dans la version allemande de la comédie musicale Lazarus, et avait magnifiquement campé Keith Richard dans un biopic consacré à Uschi Obermaier : Das wilde Leben, de Achim Bornhak en 2007 –, la Deutschlandhalle fut détruite au début des années 2000, les prostituées de Bülow sont aujourd’hui issues de l’immigration, quant à faire la police courser en Coccinelle Volkswagen la petite bande de Christiane autour d’un centre commercial construit en 1965, cela n’aurait aujourd’hui aucun sens.

Un scénario et des anachronismes déroutants

D’abord déroutants, les anachronismes séduisent par la création d’un univers intemporel permettant d’envisager la drogue comme un fléau dans lequel chacun se projette au-delà du Berlin-Ouest des années soixante-dix. En outre, Annette Hess a fort intelligemment opté pour une relecture contemporaine du destin, non seulement de Christiane F., mais aussi celui de ses amis, puisqu’ils occupent une place prépondérante dans la série. Chacun y est développé par le biais de sous-intrigues purement fictionnelles, combinant ainsi la vie de l’héroïne avec une fresque chorale autour de son cercle d’amis ; sorte de théâtre social sans prise sur le temps qui défile dans un couloir d’éternel jeunesse, et nourrit un sentiment de distance par rapport aux problématiques qui ne quittent jamais l’adulte depuis son adolescence.

Le revers de cette intemporalité rend parfois difficile la projection du spectateur dans l’histoire. Là où le film de Uli Edel montre la brutalité d’une consommation de drogue dépendante – à l’opposé de Trainspotting ou Requiem for a dream qui esthétisent les addictions –, la série perd en intensité au profit d’une narration omniprésent et mécanique, sans vraiment prévenir des dangers de la drogue. L’extraordinaire message de prévention du film (combien d’adolescents, à la fois fascinés par la vie de Christiane, n’ont cependant jamais touché à l’héroïne par crainte de finir comme elle ? ), ce message quasi prophylactique est absent de la série. A force de naviguer entre le rétro et le moderne – forme de surréalisme poétique sublimé par l’excellente photographie du chef opérateur Jakub Bejnarowicz – on se retrouve simple spectateur d’un « carnaval de le piquouse » dans lequel il est difficile de se projeter,  si ce n’est grâce à quelques comédiens.

Une nouvelle génération de comédiens formidables

Season 01 / Episode 06

Impossible d’évoquer la série sans mentionner le talent des jeunes interprètes qui donnent vie aux personnages. Au centre de la bande, il y a l’Australo-Autrichienne Jana Mc. Kinnon incarnant une attachante Christiane qui succède à l’inoubliable Natja Brunckhorst du film. L’actrice et ses camarades brillent dans toutes les scènes.  Chacun livre une remarquable performance. On notera le rôle de Stella joué Lena Urzendowsky, et celui de Benno par le jeune Michelangelo Fortuzzi. Benno est la projection contemporaine du véritable ami de Christiane,  Detlev, que l’on découvre dans le livre et retrouve dans le film. Là encore, Annette Hess tue le mythe du couple Christiane/Detlev pour le réinventer avec un personnage similaire mais pas identique. Ce changement tient à deux raisons. Le prénom Detlev n’est plus vraiment attribué en Allemagne, pas davantage que Florimond en France ; au reste, le fameux Detlev R. ne souhaite plus apparaitre ni être mentionné publiquement. Donc acte.

Fut-il admirable, on notera cependant un bémol face au casting construit sur des acteurs plus âgés (entre 19 et 21 ans) que les personnages qu’ils incarnent (de 13 à 19 ans). Le politiquement-correct ne permet plus aujourd’hui de faire jouer la débauche à des comédiens de 14 ans : tous devaient être majeurs pour éviter la censure. Il n’en reste pas moins que leur prestation est bluffante entre l’innocence d’une enfance perdue et la violence d’une adolescence ruinée. Pour ce qui relève d’Alexander Scheer en David Bowie époque Thin White Duke, il n’a pas à rougir de sa (courte) prestation, même s’il eut-été préférable de le filmer de dos, suggérer plutôt que montrer, afin d’accentuer la magie.

Un grand bravo sans applaudissements

Nous retiendrons la séquence ou les six adolescents (trop âgés) forcent la sécurité de la Deutschlandhalle (qui n’est pas la Deutschlandhalle) pour assister au concert de leur idole (interprété par un autre) avant d’engager une course-poursuite avec la police. Elle nous rappelle la scène que Uli Edel filmait en 1980 dans les couloirs verdâtres de l’Europa Center, avant que nos bébés toxicos ne se retrouvent sur le toit du centre commercial baigné par la lumière d’une immense étoile Mercedes. Ce clin d’œil nourrira la nostalgie de ceux qui ont aimé le film. Alors ! Faut-il regarder la série de Prime Video ? Oui. A condition de voir le film, et de lire le livre ensuite. L’histoire de Christiane F. mérite mieux qu’une série racoleuse, même s’il faut en souligner les qualités d’images, une excellente réalisation, un jeu d’acteurs remarquable, le tout servant un scénario inventif et osé. On dit bravo. Mais sans applaudir.

Jérôme ENEZ-VRIAD
Mai 2021

Moi, Christiane F. Une série de 8 épisodes d’environ 55 minutes
A voir sur Prime Video

https://www.youtube.com/watch?v=ZTXcRbvS8_s

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