Lion d’Argent et Grand prix du jury à la Mostra de Venise 2023, le film japonais Le mal n’existe pas nous plonge dans une histoire plutôt banale de protection de la nature. Mais le cinéaste Ryusuke Hamaguchi (46 ans) sait transfigurer le sujet grâce à un art consommé de l’image et à sa capacité à lui donner une tonalité universelle.
Takumi et sa fille Hana vivent à Mizubiki dans un petit village près de Tokyo. Comme leurs aînés avant eux, ils mènent une vie modeste en harmonie avec leur environnement. Mais l’équilibre écologique du site va être menacé par le projet de construction, dans le parc naturel voisin, d’un « camping glamour » (qualifié de Glamping » dans le film) destiné à offrir aux citadins une échappatoire tout confort vers la nature. La vie de Takumi et des villageois risque d’en être profondément affecté.
Nous voici donc plongés dans un type d’histoire dont on connaît des développements dans toutes les parties du monde : une histoire de milieu préservé que le progrès ou la technologie viennent battre en brèche. On connaît assez d’exemples récents en Bretagne : ci un parc d’éoliennes qui va entraîner des nuisances sonores, là une grosse antenne qui va défigurer le paysage, plus loin un projet immobilier qui condamne des modestes campings de bord de mer… Le tout, souvent, sur fond d’hyper-tourisme. Dans un pays comme le Japon où la sensibilité à la nature est particulièrement exacerbée, ce type d’histoire prend un relief particulier.
Louange de la lenteur
Le cinéaste va se servir de sa caméra pour nous montrer comment le monde contemporain, dans sa frénésie de loisirs et d’évasion, en arrive à renier ce qui fait la saveur de la vie : l’apprentissage des gestes simples dans une empathie avec le monde naturel qui nous entoure. Hatuki, le héros du film, coupe son bois de chauffage avec application. Il recueille une eau pure à la source et en remplit ses Jerricans. Il contemple le faîte des arbres, surprend des traces de cervidés, hume et cueille les plantes qu’il remettra à son ami cuisinier. Et surtout initie Hana à tous les trésors de la nature, et voilà la fillette aujourd’hui à même de donner un nom à tous les arbres de la forêt. Dans sa démonstration, le cinéaste n’hésite pas à nous proposer de longs plans-séquences comme autant de louanges de la lenteur.
Le film, à la lenteur parfois trop lourdement affichée, prend néanmoins le risque de lasser le spectateur (certaines séquences auraient gagné à être raccourcies ?) Il flirte aussi, dans d’autres séquences, avec une forme de prosaïsme quand une réunion de villageois affiche – comme on le verrait dans un reportage télé – ses réticences à un tel projet touristique : le risque de contamination de la source par un fosse septique mal positionnée ou l’insuffisance de garde-fous pour préserver la forêt d’incendies provoqués par des barbecues.
Mais le cinéaste sait, malgré tout, donner une autre dimension à son film. Il en fait une fable sur notre rapport à la nature, voire un conte métaphysique sur la présence du mal (d’où le titre un peu énigmatique du film). La tonalité profondément tragique de la fin de l’histoire en est la preuve. Et elle ne manque pas de surprendre le spectateur.
Pierre TANGUY.
Le mal n’existe pas, film japonais de Ryusuke Hamaguchi, VO, durée 1 h 47, sortie le 10 avril 2024











