Comme le disent nombre de fils, ma mère est exemplaire ! Vieux reliquat œdipien ! Son exemplarité se réduit de jour en jour à m’apprendre la disparition du vivant, la désaffectivation totale, la désaffection du présent, la carence conversationnelle et les tout petits restes. Comment vivre avec les restes ? Sur un fauteuil, avec son corps qui à peine la soutient et les rares mots désertés par le sens.
Grande leçon !
Je vous décris ainsi celle qui m’a élevé, fait grandir. Une vie de travailleuse, salariée, veuve à trente-deux ans (cf l’Œdipe susvisé) d’un mari de trente-huit. Facile d’imaginer la suite ! Trois journées en une, charge mentale au max et la route !
Jusque sa retraite dont elle a activé activement la première phase en voyages (Chine, Russie, Egypte etc), en cuisinage, tricotage et autres partages de petits enfants, les miens et de mon frère. Passons.
Longue retraite à n’esquiver qu’une seule question : la MAISON de RETRAITE ! Un refoulement, un déni, un silence, un black-out, alors que s’en tenait une au fond de son jardin. Déni, déni et déni. Aucun dossier. Rien, nada ! Inenvisageable pour cette femme à peu près droite comme l’équerre et à l’éthique laïque impeccable.
Jusque ses 93 ans. Après un second veuvage, des chutes et des chutes, une mise en place au domicile d’aides et des chutes et des chutes (avec de plus en d’interventions nocturnes de pompiers), survient une hospitalisation glissante vers… LA MAISON DE RETRAITE !
Résignation ? Sans doute. Renoncement, peut-être même ou carrément lâcher-prise. Dernier fils vivant, je n’ai d’ailleurs pas eu tant à la convaincre qu’elle ne pouvait plus rentrer chez elle. Elle l’avait compris toute seule !
Premiers temps : mélancolique. Elle s’est retranchée dans sa chambre. S’est inventée un mythe des origines : mon fils (moi), son fabuleux fils (moi) lui avait dégoté cette chambre si grande et confortable, près de chez lui (c’est moi) et avec vue sur des arbres et , cerise sur le gâteau, une Maison gérée par des fonctionnaires ! L’idéal ! Son idéal de service public !!
Puis elle s’est requinquée : tri des trop nombreux médicaments par la Maison de retraite, réassurance, elle n’a plus chuté pendant deux années au moins. Puis elle s’est intégrée aux activités, ce qu’elle avait fui durant trente ans de retraite : questions d’actu, dictées (0 faute !!). Puis elle a eu un peu de plaisir à aider une coreligionnaire. Puis elle s’est fait une sorte d’amie qui s’est avérée persécutante. Dimanches réguliers en famille, premier et deuxième Noël idem. Le troisième s’avère impossible. L’été dernier, chute et rechute. Hématomes géants. Entre temps, dans les trois ans, le fameux confinement. Douloureux, avec crise compulsive de téléphone (vers moi !) jusque 17 en un jour (Je coupais la nuit) ! Puis, c’est aujourd’hui : perte de conversation (elle, si bavarde et intéressante !), ne sait plus utiliser un téléphone ni une télécommande, Fauteuil et re-fauteuil, salle à manger le midi et le matin, tisanerie le soir car le personnel y est proportionnellement plus nombreux et peut la stimuler (i.e lui montrer le chemin de la cuillère entre l’assiette et sa bouche !).
Ce plaidoyer est moins tant pour ma mère qui glisse inexorablement que pour le travail considérable accompli par des équipes à cran qui courent, qui se remplacent, qui s’absentent, sont toujours au taquet, aux petits soins quand on les voit. Les ASH, les aides-soignants, les infirmières, les psys du CCAS, nommons-les, rendons leur hommage. Ils connaissent parfaitement ma vieille mère, l’entourent autant qu’ils peuvent et même si j’ai peur, elle ne semble plus être étreinte par elle. « J’ai peur de perdre la tête » me disait-elle il n’y a pas si loin. Elle ne le dit plus !
Sa tête est perdue. Mais, seul, sans cette institution qui se nomme Maison de retraite de Cleunay à Rennes, comment ferais-je ? Que ferais-je d’elle ? Comment me débrouillerais-je de ma responsabilité filiale ?
Comment ferais-je à moi tout seul quand une institution admirable a été créée pour elle, l’entoure au mieux, la soigne, la nourrit et met ses mains dans ses fèces, touche ses peaux, tout ce qui s’avère mon impossible et mon (quasi) impensable ?
Elle est soignée au mieux par un médecin de quartier qui intervient autant que de besoin. Je suis en confiance car elle l’est. C’est formidable qu’elle puisse vivre dans cette Maison de retraite : un Vivoir !
Il est temps de dire qu’elle paye deux mille euros à peine, kiné remboursé hebdomadaire, coiffeuse sur place tous les jeudis(à ses frais !). Il est temps de dire que le personnel est fonctionnaire, trime, souvent en cdd, en interim mais ce personnel était admiré par ma mère, lorsqu’elle parlait encore. Du reste, car les restes comptent, son dernier mot reste à leur endroit ou au mien : merci.
In fine, question qui ne concerne plus ma vieille mère aux bons soins du Service public, comment peut-on supporter que cet accueil, ce soin, cet accompagnement des personnes âgées, nous bientôt, profite à des actionnaires ?
Gilles CERVERA
22 01 2022
Cette dernière phrase a été ajoutée le 25, après la sortie du livre de Victor Castanet Les fossoyeurs.







