Ainsi donc, Ouest-France s’engage à bannir les sondages relatifs à l’élection présidentielle. Le plus important groupe de presse régional français a tranché : il ne commandera, ne publiera, ne commentera et n’analysera désormais pas le moindre sondage politique jusqu’au dimanche 24 avril 2022.

François-Xavier Lefranc, rédacteur en chef du quotidien refuse de voir Ouest-France « participer à la grande manip des sondages », il souhaite que ses équipes évitent « de perdre du temps à commenter [leurs sondages] et ceux des autres » (…) entendu que « à chaque élection, on veut connaître le résultat avant même que les Français aient voté. Cette année où l’on est allé jusqu’à imaginer convoquer les sondeurs pour désigner les candidats, on atteint des sommets. »

Comment ne pas saluer une telle décision lorsqu’on sait que les sondages sont effectivement une commodité pour les journalistes, réduits à de banals commentaires sans analyse de fond ; ces questionnaires de trottoirs de plus en plus présents concernent tous les domaines et impactent la vie et l’avis de la population jusqu’au grotesque, ils « détournent les personnalités politiques et les médias de l’essentiel : la rencontre avec les citoyens, l’échange approfondi, le débat d’idées, l’écoute de ce que vivent les gens au quotidien, de leurs inquiétudes et de leurs espoirs ». En outre, pourquoi publier des intentions de vote quand on sait que les réponses retenues sont uniquement celles de ceux certains d’aller voter pour un candidat défini – quid de l’abstention et des indécis ?

Les sondages sont un véritable poison démocratique ; certains disparaissent même lorsqu’ils ne conviennent pas à leur commanditaires ! Tous, ou presque, relèvent d’une tambouille de fond de cuisine faisant fi des possibles marges d’erreurs ; ils illustrent l’extrême fragilité de notre système, c’est à dire la précarité démocratique face à des partis affaiblis parce qu’à court d’idées pour répondre aux défis. Les militants se réduisent comme peau de chagrin… La progression de l’abstention inquiète… Plus personne ne souhaite s’investir au nom d’un civisme qui hésite à dire son nom… Autant de signes témoignant de la sévérité avec laquelle la politique est jugée par les citoyens et, de cela, les sondages ne disent jamais rien.

Saluons la décision de François-Xavier Lefranc, sans toutefois omettre d’en signaler l’évidente réalité économique : les sondages coûtent cher, très cher, et plus ils sont affinés, donc fiables, plus la facture s’alourdit. Au reste, les prévisions faites à quelques mois des élections présidentielles sont en général des fiascos. On se souviendra de la victoire élyséenne promise à Lionel Jospin en 2002 et de celle prévue pour Alain Juppé en 2017. Enfin, comment ne pas observer la concomitance – presqu’une coïncidence – entre cette décision et l’envolée de la droite nationaliste jamais aussi haute dans les sondages ; comme si Ouest-France souhaitait n’avoir plus à commenter certains chiffres au détriment du pouvoir en place ou d’autres obédiences. Il est de bon ton de supprimer les sondages au nom de la démocratie, à condition de ne pas oublier que l’opinion du peuple dont ils sont l’illustration n’est précisément entendue qu’en démocratie.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Édito