Demi-visages dans rue demi-déserte.

Couvre-feu, donc demi-vie. Pas de nuit sauf au lit !

On rit sans goler, on gole sans rire, fini de rigoler. La vie n’est plus autre chose qu’à moitié.

Je me demi-promène, tu te demi-rancardes, il ou elle s’en demi-jette un demi-demi par derrière la cravate.

Demi-classe, effectif réduit, au lycée, au collège. On demi-travaille, le télé fait le reste et les collègues n’ont plus qu’à se demi-oublier, les équipes à se demi-démobiliser.

Sauf, j’oubliais, à l’hôpital. Services saturés, réa suroccupées, stat au plafond y compris aux Pompes funèbres qui ne chôment pas non plus.

Sauf, j’oubliais, la peur panique. Générale et sans fractionnement.

On s’y fait. On s’y fera. La bouteille à demi-pleine est encore à boire. Jusqu’à la lie, jusqu’à l’hallali, mais on n’y est pas. Drôle de ta sans ba, drôle de ba sans ta, drôle de tabac.

Je veux bien couper tout sans demi-mesure mais rien de mes amitiés, ni de mes amours mêmes. Refus obstiné des ca sans resse, et des bai sans sers. Comment demi-finir nos nuits, demi-rêver nos rêves, demi-cauchemarder la vie ?

Qui peut vérifier qu’à demi c’est mieux qu’en entier ? Comment renoncer au plein ? Comment accepter une musique uniquement faite d’aigus, ou l’inverse ? Tout ça, bons amis, pour notre survie.

Nous devons vivre à moitié, faire des demi-plein d’essence, de toute façon la voiture reste au garage, le train en gare et la vie aux arrêts. Notre verrou est psychique et notre cervelle à demi-décervelée.

De plus, le pire du pire, il est bien difficile d’oser critiquer les propositions de demi-visage, de demi- classe ou de demi-travail. Difficile car l’extrême droite s’en est emparé, et toutes raoulteries bues, la honte pourrait être entière, l’indécence complète à dire que la demie est l’ennemie du bien.

Vivre à moitié, c’est ce à quoi nous nous condamnons. C’est mieux que pas, moins que plus, et c’est évidemment encore, fût-ce à moitié, entièrement vécu, complètement abhorré, carrément détesté et passablement déprimant. Imaginons l’homme pressé, le vivant débordé, débordant de vie, ou l’ami qui sent son cancer dans le dos le rattraper. Imaginons l’ado amoureux, Rimbaud et Verlaine, encore et toujours eux, les fous amoureux, les dingues d’absinthe et de strophes, imaginons-les entièrement passionnés et arrêtés net dans leur élan : un coup de pistole en moins dans la chambre d’hôtel à Bruxelles, un épisode littéraire d’économisé ! Combien de dommages collatéraux dans les têtes de mômes, à la maternelle ou en crèche avec mots sous masque, à la tête des lits des amoureux, dans la demi-pénombre des buissons sous lesquels se cachent à la vue de tous les fiancés d’un jour ou dans la demi-heure hebdomadaire accordée aux vieux dans les ehpad. Combien de dommages collatéraux ?

La période n’a jamais été autant morale. On doit tous se confesser à chaque mauvaise pensée. La peser, la soupeser, la reposer avant, le plus souvent, de l’abandonner. Insolent, celui qui contre son gouvernement, continue de parler sans demi-mesure, de penser sans demi-penser voire sans quart de réfléchir. Suis-je devenu complotiste ou ajouté-je ma demi-opinion aux trumperies mondiales ? Ajouté-je, en me demi-prononçant, aux intox toxiques, aux intoxiques et devrais-je dorénavant demi-tourner deux fois sept fois ma langue dans ma bouche avant de la demi-ouvrir ?

Pour une demi-vie, il faut cent fois plus se taire. Sauf que le consentement ne doit pas être une résignation, ni la philosophie sociale générale ne doit tenir du fatalisme ou de l’écrasement collectif. Nous sommes demi-écrasés par le surpoids et le surplomb des décisions. Peu est laissé au libre-arbitre. Notre attestation fait foi de notre demi-pouvoir sur soi. Et dès lors que le pouvoir sur soi est à moitié, c’est que l’autre (le casernal) s’exerce par excès.

Fin du demi-édito écrit à demi-mots et dont je vous demi-demande par d’une part et don d’autre part ! Disons qu’un demi de bière est un cercueil à moitié, non ?

Gilles CERVERA

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