Toujours et encore Charlie.

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » Question de la psychanalyste Elsa Cayat, aussi chroniqueuse à Charlie, juste avant d’être assassinée. Ils ont été assassinés.

Lâchement assassinés.

Une rédaction assassinée. Un journal assassiné. Assassiné et vivant. Assassiné et debout. Et vainqueur.

Qu’est-ce que c’est que ça ?

Ça, c’est la liberté cisaillée par la folie meurtrière. Certains crétins croient pouvoir arrêter en plein vol l’hirondelle, empêcher la libre pensée, stopper l’élan du cormoran noir. Les assassins sont beaucoup plus noirs que le cormoran. Oh les doux et beaux cormorans de Charlie. Rêve d’une presse ouverte, iconoclaste, insultante pour des hommes imbus de leurs croyances ! Rêve d’un recommencement éternel, soixante-huitard, anar et communard ! Rêvons Charlie. Rêvons aussi, tant qu’à rêver, d’un Charlie musulman qui crache au pied des minarets et dénonce, démonte, épluche, égoutte, étripe et critique. Rêvons d’une presse ouverte aux rires, à la moquerie, aux dénonciations fussent-elles de mauvaise foi !

Mauvaise foi contre fois mauvaises.

Charlie existe et doit exister, même et surtout aux antipodes des prudences et des pruderies. Le procès dit de Charlie-hebdo, ces semaines-ci, est si lourd. Qui aurait pu croire qu’on décime des journaleux lyriques, des crobardeux foutraques et sarcastiques ? Qui ? Qui pouvait imaginer une attaque de cinglés contre la démocratie de la presse ? La démocratie du papier journal et des aiguise-crayons ! Trancher les têtes, voilà la plus heureuse des incapacités démocratiques.

Kalach contre crayon est le signe avant-coureur des abois djihadistes ! S’attaquer à Charlie est leur chant du signe. Et la preuve toute puissante de leur impuissance.

En même temps que la mort annoncée de toutes ces crédulités résurgentes, new-age druidesque ou cultes ayurvédiques, toutes ces queues de comètes irrelegieuses, toutes relevant d’une obsolescence des religions, toutes séparatrices et toutes contradictoires. Blabla d’harmonie et de paix qui sème la guerre. Charlie n’est pas hypocrite ni la démocratie qui pose des mots sur la crasse, s’adresse à l’ennemi. Des mots en lieu et place du crime.

Restons-en aux religions discrètes et à la presse indiscrète, aux articles vitriolés, aux journalistes vivants.

Charb est éternel. Marris et les autres éternisés un 7 janvier, avec le salarié de Sodexo ou le policier de garde, tous sont des saints volontaristes ou non, mais des saints ! Des dieux du courage, de ces formes humaines qui font croire à l’humanité, voire à la divinité ! Piquons aux imans, pasteurs et curés divers leur lexique. La preuve par le rire est de notre côté car le rire est sacré !

Sainte est la presse, y compris celle des ennemis de la démocratie. Saint est le papier contre toutes les fuites d’égouts d’internet. Empruntons leur vocabulaire aux croyants, inversons la donne : les saints sont vivants avec des plumes et des pinceaux ! Les anges lisent la presse et se gondolent en blasphémant !

Reste l’incommensurable chagrin de ces auteurs disparus et les autres, les résilients de la rédaction, Coco ou les Lambeaux de Philippe Lançon. Nous sommes devenus depuis ce mois de janvier morbide les lambeaux de cet attentat. Les bouts d’os qui brillent, les parts de peaux qui tombent, les squames inouïes sont un peu de nous, de nos os et de nos yeux. Nous, lecteurs ou non de Charlie ou ceux qui refusent de le lire mais le voient à plat chaque jour, chaque semaine, sur le comptoir (libre) des kiosquiers (libres).

Le Débat n’est plus. Ni Les Temps modernes. Les grandes revues éteignent la lumière. Reste, même si c’est incomparable, reste Charlie, debout. Nous sommes debout et crachons sur la folie de certains. Hurlons plus fort que les loups fous, toutes mes excuses auprès des loups.

Toujours et encore Charlie.

Gilles CERVERA

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