Disons que l’affaire aura duré une dizaine de décennies. La possibilité de foncer, traverser le paysage, négocier les courbes, double-rétrograder, raser les parapets, frôler les nuages, remonter, descendre, déboîter, lire Sagan et se garer. On s’était rendu compte assez vite que Fangio ou pas, ragazzi ou pas, la voiture automobile, de la petite Clio aux Lamborghini, restait davantage au garage, à l’arrêt, que traçant à vive allure ou portant son usager d’un point à un autre. De surcroît, de plus en plus on s’en rendait compte, limousine ou pas, elle stagnait en bouchon sur les périphériques, à trente à l’heure dans les chicanes, ou tapait son cul sur les ralentisseurs. Bref, Clios ou Porsche-Cayenne, les unes derrière les autres, à touche-touche. Les villes furent progressivement péagées, paysagées, réservées aux transports publics.
On s’est donc rendu compte lentement de l’obsolescence programmée de ce bel objet, souvent des morphologies superbes, rouges parfois, dessinées, designées, de plus en plus musclées, de toute beauté ou alors, suvesques, empâtées.
Bref, félines ou obèses, mais à l’arrêt.
Est concomitamment apparu que l’homo-automobilus était de l’espèce homo-sapiens en pire. En effet, l’homme (ou la femme) entrant dans sa carlingue, protégé de ce fait d’un pare-brise plongeant et prolongé d’un capot motorisé, se métamorphosait. Volant en main, pied au plancher, il en avait de plus en plus sous le capot, devenait un autre individu. L’homo-automobilus se transformait de fait en s’asseyant dans son siège baquet ou non. Équipé dès lors d’un membre dont les doigts d’honneur sont la nature, la bouche un gouffre d’insultes, la main un klaxon, et ses semelles des crissements voire son siège des abris à battes de base-ball. Qui n’a pas été doublé brutalement par un bras qui sort de la portière et nous enc. sal. ? Qui n’a pas subi une queue de poisson avec crachat ou une rixe de carrefour ? Bref, l’homo-automobilus était devenu ça, mais il y eut de moins en moins de voitures.
Et de plus en plus de masques. Alors, dans la rue, sur les trottoirs, dans les files d’attente, au marché, le capot est sur les bouches. Comme une minuscule carrosserie qui permet l’insulte, couvre la courtoisie, ose l’injure. L’homo-maxus est un homo-automobilus à pied. Ce dernier a parfois mis un tigre dans son moteur.
L’homo-covidus est un kapo sous son capot. Il surveille, contrôle, milicien en free-lance, nervi décomplexé, son regard est au lance-flammes, son refoulé policier défoulé et son poing prêt !
Il y en a sous le kapo…
Gilles CERVERA







