Genre : Faut vivre avec son temps, ben non justement !
« Quand à Paris, il y a les journaux, ils pensent que ça arrive partout ». Ce que m’a dit ce matin le kiosquier du Relay de la gare de Rennes.
Mon humeur est sombre. Humeur anti-jacobine, anti-syndicale, anti-tout ce qui me prive de ma presse, de mes journaux, de ma visite au kiosquier, en fait un bistrot, matinale, de mes rituels ancrés depuis l’âge de vingt ans et dont les syndicats maudits, les parisiens maléfiques, les grévistes réactionnaires me privent !
Je le sais, nous le savons, tous savent qu’il y a d’autres sources d’information que le journal écrit, en papier, avec des pages qu’on tourne et mes doigts lecteurs qui noircissent un peu. Figurez-vous que non! Qu’il n’est pas au Musée de l’homme sous une cloche de verre le dernier lecteur. Figurez-vous qu’il court encore et ne décolère pas.
C’est vrai aussi que les tourniquets vides n’inquiètent personne. Tout le monde s’en fout, en fait ! Sauf un ou deux lecteurs que la privation du quotidien prive d’oxygène, de respiration, bref de sens. J’avoue que j’en compte ! Que j’ai besoin de lire le journal. Un besoin, une addiction sans doute, aussi un plaisir ! De découvrir le dernier bouquin de mes auteurs favoris ou d’en découvrir de nouveaux! Je pourrais vous lister les écrivains d’ici ou d’ailleurs découverts grâce au Monde du vendredi ou de Libé ! Je pourrais vous lister les disques de jazz achetés, ou les grandes interprétations, ou les Biolay, Belin ou Miossec, ah le plaisir inouï des articles sur le baroque ou les papiers de Philippe Lançon sur des expos que je ne connaîtrai que par lui ! Giotto ! Vermeer ! Envoyé spécial à la Tate ! Ne parlons pas des articles découpés, tous ces rituels ridicules, complètement désuets, qui sont ma vie et qui se sont poursuivis jusque ce lundi fatal, dit du déconfinement.
La CGT-Livres, je l’accuse sans preuve, notez. Donc, sans doute elle, ce jour-là décide, car la CGT décide de censurer le pays, de renvoyer tous les vaillants lecteurs à des posts, à internet ou aux tweets cuicuitants et aux salmigondis d’instagram ou face-de-bouc. Savez-vous que la CGT est l’alliée objective de tous les capitalistes puissants qui remplacent la presse par des robinetteries insipides, sirupeuses et, pour le besoin du spectacle, éruptives. Ça qu’aime la CGT, le spectacle, l’arène avec les crétins au milieu et les lions (Netflix, Dysney) qui se tapent les parts de marché ! Vive le spectacle ! Circenses !
C’est comme ça. La CGT qui date d’avant Gütemberg défend le livre en le censurant, défend son statut en descendant les journaux, Jaurès à l’aide ! L’Huma n’est plus distribuée ! Ni les nouvelles qui de Limoges à Marseille, de Rennes à n’importe quel bled de la Creuse informent, nourrissent, cultivent. Sans doute le syndicalisme traditionnel aime les traditions et préfère la Une! Ou les coronaJT de 20 heures ! Ou les chaînes continues qui abreuvent, inondent, dégoulinent et jactent ! Mon humeur est sombre. Mon humour noir.
Au Relay de la gare, le kiosquier me disait ce matin que Brest a été fourni ! Heureux brestois ! Aléa des livraisons. Pouf-pouf des piquets de grève ! « Sodome c’est Paris et Paris c’est Gomorrhe » chantait Glenmor, le barde magnifique. Paris est servi et la Bretagne a donc Brest !
Les NMPP ont fait long feu. Presstalis crève malgré les transfusions régulières. Le système arrive au bout du système.
La presse nous est interdite. La presse écrite, traditionnelle, la presse du XIXème, la presse du XXème et plus rien pour des lecteurs traités de has-been par le corona et couronnement des couronnements, par ceux qui assassinent la presse en étranglant sa distribution. Je serai le dernier des Mohicans, lisant des papiers en papier et refusant les colonnes sur écran, les articles au format de mon smartphone !
Tant pis pour moi! Tant pis pour nous.
Au monde des mots, les lecteurs de journaux donnés pour morts !
Gilles CERVERA







