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L'invité

Janine Boissard : « Une romancière de mon âge n’intéresse pas les programmateurs de télévision »

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18 juin 2016. Milieu d’après-midi. Je tape le code d’un immeuble cossu du XVIème arrondissement de Paris. Au bout du large couloir recouvert de miroirs, un second interphone. Je sonne. Une voix pétillante m’invite au quatrième étage. Ce n’est pas la première fois que j’emprunte l’ascenseur étroit typique des cages d’escaliers haussmanniennes. Janine Boissard m’a déjà reçu chez elle une demi-douzaine de fois. Peut-être davantage. Je ne sais plus. En tout cas suffisamment pour désormais venir les mains vides sans paraitre grossier. 

« Voulez-vous partager ma maison », dit-elle dans un éclat de rire. C’est le titre de son livre. Une histoire de colocation intergénérationnelle où « la maison » s’installe au fil du récit comme le personnage centrale d’une éclatante comédie. « Il n’y a pas de maison sans amour. Même modeste, une maison est obligatoirement un lieu de rencontre et d’échanges où l’amour tire une place de choix. »


J’accepte un thé. Décline les petits gâteaux. Ce qui mène à poursuivre sur l’alimentation. « Pour ce livre, je suis partie de la nourriture. Nous avons oublié que, dans toutes les cultures, la nourriture s’entend comme un partage. La nouvelle génération est non seulement malade de la mal bouffe, mais aussi du manque d’empathie autour d’un repas. Qui eut cru il y a encore quelques années, qu’une bonne table à plusieurs convives pourrait devenir un acte de résistance ? Je parle aussi de nombreuses maladies alimentaires qui fleurissent aujourd’hui, et des ayatollahs de l’alimentation qui cherchent à nous imposer comment remplir nos assiettes. Nous sommes grands. Nous avons le droit de choisir. »


J’aimerais savoir si elle accepterait de partager son propre appartement. « Ma maison de vacances, oui. Je le fais déjà avec les amis de mes nombreux petits-enfants. Mon appartement, qui est ma résidence principale, jamais ! Un auteur a besoin de solitude, de silence. Peu à peu je les ai apprivoisés. Il m’arrive parfois de souffrir de vivre seule mais c’est un choix. »


Nombres d’auteurs célèbres cultive et revendique leur solitude, au point de ne quasi jamais apparaitre dans les médias. Citons Fred Vargas, Guillaume Musso,  Thomas Pynchon... C’est aussi le cas de Janine Boissard mais pour d’autres raisons. « Une romancière de mon âge n’intéresse pas les programmateurs de télévision. A ce premier racisme, s’ajoute celui d’être femme. Voyez combien de messieurs seniors passent à l’antenne, et combien de femmes de plus de soixante ans sont invitées dans les émissions. Lorsque mon attaché de presse insiste, producteurs et animateurs lui disent que je suis suffisamment célèbre, ce qui n’est pas faux, mais guère respectueux pour le public. » C’est un fait. Janine Boissard vend sur son nom. Sans aucune aide des médias. Tous ses livres sont néanmoins diffusés par les clubs et paraissent en poche. Tous sont traduits en plusieurs langues. Janine Boissard est un auteur populaire, à la manière des artistes qui remplissent les salles sans la moindre promotion : Anne Sylvestre, Hubert-Félix Thiefaine, Georges Chelon…


Le téléphone sonne. Je m’éloigne. L’immense bibliothèque Louis-Philippe s’étire derrière le bureau. Tout un pan de mur recouvert d’ouvrages divers. Sur la gauche, sont punaisées trois propositions de couverture pour un prochain livre. A côté, il y a  Le dernier coyote de Michael Connelly. « J’aime beaucoup les polards », reprend-elle après avoir raccroché. « Mes filles, qui en sont de grandes amatrices, assure qu’avec eux l’on est sûr de ne pas s’ennuyer. Les polards m’ont appris à construire une histoire, manier le suspense. J’aime aussi les romans qui ont de la chair et parle de nous à travers leurs personnages. »


J’hésite à poursuivre sur la politique. D’ordinaire, les écrivains refusent par crainte de perdre une partie de leur lectorat. Mais non ! Janine Boissard est une femme libre qui ne s’en laisse pas compter. « Je suis à droite. On le devine certainement dans mes livres. La politique m’intéresse autant qu’elle me désole. Ces derniers jours, j’observais comment la France est devenue un gros mot ! Monsieur Macron dit « Mon pays ». Monsieur Valls évoque « Le pays ». D’autres se contentent de « L’hexagone ». Mais plus personne n’ose dire « notre pays », ou tout simplement « La France », comme si elle était devenu un gros mot. »


La conversation devient plus personnelle. Nous évoquons mes livres, à moi l’intervieweur, puis revenons sur sa manière d’écrire, de générer une histoire, faire monter un suspens à travers les nombreuses suites qu’elle développe pour étoffer ses personnages. « J’en ai fini avec les suites. Je n’ai plus le temps de créer de nouveaux personnages. J’ai trop d’idées. Elles sont dans un dossier que je nourris comme une documentaliste. Mais vous avez raison, le roman contemporain doit parler d’aujourd’hui et à la manière d’aujourd’hui. Par exemple, je travaille des chapitres beaucoup plus courts qu’autrefois où trois étaient nécessaires pour entrer dans l’action. J’écris aussi davantage de dialogues. J’aime cet exercice car le vocabulaire oral évolue plus vite qu’à l’écrit, il se démode aussi plus rapidement. La construction d’un dialogue nécessite de choisir les mots avec exigence. »


Et la Bretagne dans tout ça ? Janine Boissard semble surprise. J’explique que Bretagne Actuelle est un média breton et qu’une référence locale est toujours bienvenue. « Mais Jérôme ! Nous avons déjà évoqué le sujet lors d’une précédente interview. Ma première rencontre avec la mer a eu lieu à La Baule, j’avais quatre ans et je ne l’ai jamais oubliée. C’était mon élément. Ma maison de Bréhat a fait de moi une bretonne de cœur, expatriée en Normandie pour des raisons de proximité parisienne. Certains vous diront éhontément qu’ils ont vécu leur enfance en Bretagne alors qu’ils n’ont fait qui passer. Pour ma part, il est hors de question d’utiliser la Bretagne comme un tremplin promotionnel. Je l’aime, c’est tout. Je suis faite un peu de ces odeurs, de ses couleurs. Et rien n’égalera jamais le plaisir d’aller traquer le dormeur au fond de son rocher, entendre le craquement de sa carapace, avant de le rendre à la mer. »


Le dernier mot de Janine Boissard sera. « Vive la vie, malgré tout. »



© Jérôme Enez-Vriad pour Bretagne Actuelle – Paris, juin 2016
© Photographie John Foley/Opale 


Voulez-Vous partager ma maison ?
Un roman de Janine Boissard
299 pages – 20€
Editions Fayard


 


publié le 21-07-2016

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