Premier long-métrage de l'écrivain et scénariste Émilie Frèche, Les Engagés recevra sans nul doute plusieurs César tant il coche toutes les cases de la bonne conscience contemporaine. Le film distribué dans 139 salles françaises n’en est pas moins un échec commercial retentissant.

Le scénario s’inspire de la véritable histoire des « Sept de Briançon ». En décembre 2018, la justice condamnait sept militants âgés de 22 à 52 ans pour avoir facilité l’entrée en France d’une vingtaine de migrants ; jugement cassé trois ans plus tard par la cours d’Appel de Grenoble. Le film d’Émilie Frèche épouse une forme réaliste pour attester de faits qui déplairont à certains lorsqu’ils en réjouiront d’autres. Reste à savoir si les satisfaits et les mécontents camperont sur leurs positions après l’avoir vu.

Sujet inspirant pour les cinéastes

Chacun se souviendra du navire humanitaire Ocean Viking et de ses 234 migrants que Rome a refusé d’accueillir sur le sol italien en novembre 2022. La médiatisation de cette affaire ne doit en rien nous éloigner de ce qui se passe dans les montagnes à la frontière entre l’Italie et la France, où le combat mené par certaines associations de bénévoles pro-migrants s’oppose à celui des Identitaires. Telle est la trame de l’histoire racontée par Émilie Frèche, entendu qu’il ne s’agit pas de la première production française traitant de l’immigration contemporaine. Évoquons le merveilleux Vas, vis et deviens (2005) de Radu Mihaileanu, périple tragique d’un enfant envoyé malgré lui en Europe par sa famille ; notons l’admirable Welcome réalisé en 2009 par Philippe Lioret, avec Vincent Lindon et Firat Ayverdi, respectivement maître-nageur soutenant un jeune Kurde désireux de traverser la Manche à la nage afin de rejoindre sa petite-amie en Angleterre ; citons Le Havre (2011) du Finlandais Aki Kaurismäki, avec l’effroyable découverte de clandestins enfermés dans un conteneur portuaire ; et pourquoi pas l’étonnant Eastern Boys (2014) de Robin Campillo, autour du parcours d’un jeune Ukrainien qui se prostitue gare du Nord.

Les messages du cinéma français prônant un accueil migratoire à bras ouverts s’accélèrent depuis quelques mois. Dans Ils sont vivants (août 2021), sous couvert d’un drame charnel qui finit par s’échouer au fil de bons sentiments caricaturaux, Jérémie Elkaïm lasse le spectateur et prouve que la sincérité ne suffit pas à faire un bon film. Avec Les Survivants (janvier 2023), Guillaume Renusson conte l’histoire d’une Afghane prise au pièges des Alpes italiennes, elle sera sauvée in-extremis par un généreux Français – attendons toutefois la sortie du film afin d’engager une critique objective. Émilie Frèche choisit quant à elle un homme de bonne extraction, il se prénomme David et percute en voiture un jeune exilé poursuivi par la police. Bien entendu, notre sympathique père de famille va, quoi qu’il lui en coûtera, aider ce mineur dont personne ne se pose la question de savoir s’il l’est réellement. Le pire se révèle dans certains dialogues inutiles tant ils sonnent faux, et dont on suppose qu’ils s’adressent avant tout aux spectateurs comme un leitmotiv à retenir : les migrants sont des êtres humains et les secourir s’apparente à de la fraternité. Dont acte.

Une influence américaine

David est de ces personnages qu’affectionne le cinéma américain : un homme ordinaire monté par le destin sur un piédestal héroïque. Passons sur sa position sociale confortable, profession paramédicale, une compagne aimante et aimée, tout va bien pour lui qui, en outre, est à mille lieux du sort des migrants dont il ne connait rien faute d’y avoir jamais été personnellement confronté – premier message subliminal. Imaginons maintenant la scène introductive. Vous roulez de nuit en direction de Briançon sur une départementale avec votre compagne et ses deux enfants. Soudain, un choc ! Que faire après avoir heurté ce jeune homme au milieu de la route ? Bien entendu, David s’arrête pour s’enquérir de son état avant de le cacher dans le coffre de sa voiture. Chacun constatera – deuxième message subliminal – que notre sauveur n’est pas militant et engage sa générosité sans réfléchir : seul parle son cœur. On se dit néanmoins qu’il aurait pu transporter le malheureux sur la banquette arrière, les contrôles de police du briançonnais ne devant pas être plus fréquents ni rigoureux que ceux d’un gardien de square monégasque.

Il faut cependant poser l’ambiance et angoisser le spectateur ! Ce sera donc dans le coffre afin de déjouer les barrages installés par la gendarmerie sur les routes menant vers l’Italie – troisième message subliminal ; manière d’attester que nos frontières sont protégées par de cruels policiers qui appréhendent les gentils migrants aussitôt reconduits à la frontière. En outre, David craint de subir l’effroyable sort des « bienfaiteurs » traduits en justice pour avoir secouru un immigré en situation irrégulière. Sans oublier les odieux groupes d’Identitaires qui repoussent ces pauvres gens, et vont même (imaginez-donc !) jusqu’à les pourchasser dans la montagne afin de les remettre à la Police des frontières. David ne s’en remet pas. Il le formule d’ailleurs ainsi : « Les flics, ils ont le droit de prendre des gens et de les balancer comme ça ? » Notre héros devient un « juste » mettant sa morale au-dessus de lois à ses yeux illégitimes, sans toutefois comprendre qu’il faille en subir un minimum de conséquences.

Et le cinéma dans tout ça !

Un film est avant tout une forme avant d’être un fond. Souvenons-nous du long métrage de Fassbinder : Tous les autres s’appellent Ali (1974), évoquant les amours entre un jeune immigré marocain et une veuve de guerre allemande ; histoire pour le moins surprenante dans une RFA soucieuse de valeurs traditionnelles. On peut ne pas cautionner la relation entre Emmi et Ali, pour autant, le génie de Rainer Werner Fassbinder est de transcender des sentiments peu banals par un style cinématographique exceptionnel. Voilà ce qui manque au travail d’Émilie Frèche ! Aucun style. Pas davantage de forme. Une mise en scène fonctionnelle et impersonnelle. On se demande comment le CNC (Centre National du Cinéma), supposé soutenir les projets de qualité, a pu octroyer son financement à un tel navet. Sans parler des louanges habituelles de Libération… des Inrockuptibles… Télérama… France Culture… et Tutti cuanti. Autant de subventions et promotions gratuites qui n’auront toutefois guère trompé le public : l’échec commercial du film vaut mille discours.

Les Engagés est un film militant. Pourquoi pas ? Il n’est en revanche pas une prouesse cinématographique. Juste un premier essai maladroit trahi par les (trop ?) bons sentiments humanistes d’Émilie Frèche, et son inexpérience de réalisatrice. Le choix d’un homme caucasien-cisgrenre-hétérosexuel animé par la soudaine passion altruiste de sauver son prochain n’est pas plus crédible que celui d’un africain-musulman-asexuel venu égorger des Français dans une église – dernier message subliminal. En outre, à propos d’églises, le journal La Croix (que personne n’accusera d’inhumanité sordide) résume ô merveille ! ce qu’est Les Engagés : un film « militant destiné à éveiller les consciences à l’accueil des migrants ». Bonne séance.

Jérôme Enez-Vriad
© Décembre 2022 – Bretagne Actuelle & J.E.-V.

Les Engagés, un film d’Émilie Frèche
98 minutes – en salles depuis le 16 novembre 2022
Avec Benjamin Lavernhe, Julia Piaton, Catherine Hiegel, Bruno Todeschi et Youssouf Gueye

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