Ouistreham, un film d’Emmanuel Carrère HermineHermineHermineHermine

Emmanuel Carrère signe le premier film important de ce début d’année 2022. Son adaptation du livre de Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham, ou l’histoire d’un groupe de femmes de ménage sur des ferry, est remarquable.

Des bureaux propres lorsque vous arrivez pour y prendre place… Une chambre d’hôtel impeccable aux draps blancs comme neige… Votre cabine en parfait état quand vous embarquez sur un bateau… Autant de petits miracles quotidiens accomplis par des femmes oubliées de tous. Personne de les voit. Ne les observe. N’y prête attention. Et pourtant ! Voici Marianne Winckler – alias Juliette Binoche – prête à la corvée quotidienne avec ses collègues. Leur travail : briquer en un temps record les cabines avant l’embarquement des passagers. Sur le bateau, les affinités se jouent au gré d’échanges imprévisibles. Marianne – en réalité une journaliste souhaitant faire de son expérience un livre témoignage à travers un portrait de groupe – Marianne change son fusil d’épaule pour s’intéresser davantage à une personnalité, celle de Christèle, rapidement détachée du reste de ses collègues.

Christèle élève seule ses trois enfants dans des conditions précaires. Elle avance dans l’existence sans grands plaisirs avec pour seul carburant, l’amitié, la solidarité et l’honnêteté. Son français n’est guère châtié. Il n’est pas celui de Marianne et moins encore celui de Stendhal. Peu importe. L’essentiel est ailleurs, dans l’amour qu’elle témoigne à ses enfants ; pour eux elle travaille dur, elle leur dispense ses valeurs et celles du peuple de la rue qui, chaque matin, se lève aux aurores avec l’objectif de satisfaire à un travail mésestimé dans des conditions difficiles. Christèle se lie d’amitié avec Marianne, mais, trop consciente de cette mise en abîme de laquelle il faudra un jour s’extraire pour avouer le subterfuge – et quelque part la trahison – cette dernière recule au maximum toute explication.

Davantage qu’un banal film social, Ouistreham traite en premier lieu du mensonge et de la déception par le mensonge. Emmanuel Carrère – il a si bien décrit la duplicité du criminel Jean-Claude Romand dans son livre l’Adversaire – semble fasciné par le double-jeu. Avec un merveilleux souci du vrai, il met à profit son talent de narrateur afin de s’approprié le récit de Florence Aubenas. Sa direction d’acteurs ne relève d’aucune faille malgré un casting de véritables femmes de ménage dans leur propre rôle. Il faut, bien entendu, ajouter à leurs remarquables performances, celle de Juliette Binoche, impériale ! qui, une fois encore, prouve l’importance de la simplicité lorsqu’elle résonne juste. Celle de l’humanité aussi. De la confiance. Du regard. L’actrice est irremplaçable dans ce rôle. Il lui colle à la peau comme peut-être aucun autre à ce jour. Une telle immersion dans un monde pour le moins étranger à son quotidien de femme privilégiée, prouve ô combien ! l’évidence que nos destins peuvent basculer vers « d’autres vies que les nôtres »… comme l’a si justement écrit Emmanuel Carrère dans un de ses livres.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Janvier 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

Ouistreham, un fil d’Emmanuel Carrère, avec, entre autres, Juliette Binoche, Hélène Lambert, Evelyne Porée et Léa Carne
Sortie française le 12 janvier 2022
Durée : 1h46

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