Les Misérables de Ladj Lyb pose la limite floue des conditions d’obtention pour une avance sur recette du CNC. Nos impôts ont-ils vocation à subventionner des films qui vont dans le sens du multiculturalisme étatique ? Peut-être. A condition que lesdits films soient bons et que le cinéma en ressorte grandi.
D’après Ladj Ly, son réalisateur, Les Misérables serait un relecture contemporaine du livre de Victor Hugo. Nous en sommes hélas ! à mille lieues. Que le film ne soit pas mauvais, chaque spectateur en conviendra à condition de s’accorder sur ce qu’est devenu le cinéma français. La seule question est effectivement de savoir si Les Misérables relève d’une véritable œuvre cinématographique – au sens de ce que doit offrir une distraction sur grand-écran, y compris lorsqu’elle distance le divertissement – ou alors d’un banal documentaire social très au fait de la bien-pensance actuelle ? Quelle opinion peut-on émettre d’un film grand-public relevant davantage du document pamphlétaire que du (soi-disant) chef-d’œuvre applaudi dans de nombreux festivals, et pas des moindres ! : Cannes, Deauville, Prix du cinéma européen 2019, course aux Oscars… Certes, l’ensemble est bien construit, la mise en scène solide, condensée, puissante, les acteurs sont justes, convaincants et parfaitement dirigés, mais il n’y a rien d’exceptionnel ni d’extraordinaire au travail bien fait, c’est précisément l’inverse qui devrait surprendre.
Le microcosme parisien a sans doute aimé Les Misérables pour s’être encanaillé lors de sa projection ; plaisir auquel s’ajoute la double jouissance d’avoir eu le sentiment de découvrir en avant-première le Spike Lee français. Si ce n’est que Spike Lee, lui, s’attaque à la police avec un humour pince-sans-rire propre aux plus grands comiques. A ce propos, que fait la police dans Les Misérables ? Nous sommes chaque fois dans la caricature. Presque la satire. Où sont les succédanés des personnages de Victor Hugo ? L’incorruptible inspecteur Javert tiraillé entre une conscience douloureuse et une morale certaine ? Et Jean Valjean ! Celui qui constitue la preuve d’une bonté universelle ? Oui. Où sont-ils ? Le pire est toutefois à venir lorsque l’on prend conscience que ce film ne s’oppose en rien au folklore de la misère, loin, si loin du roman dont il s’inspire. De tels raccourcis mèneraient presque à faire croire que feus Zyed et Bouna (les deux adolescents qui, en 2005, s’étaient électrocutés dans un transformateur où, poursuivis par la police, ils avaient trouvé refuge malgré l’interdiction formelle d’y entrer), que feux Zyed et Bouna sont quelques ersatz d’un Gavroche à la gouaille attachante.
Un scénario construit sans aucune vision d’ensemble. Des spectateurs stupéfaits au regard d’une banlieue « difficile » – l’adjectif « pénible » semble mieux choisi –, entendu que les habitants des belles avenues parisiennes, seraient, selon Ladj Ly, davantage responsables de ce fiasco social que la population des « quartiers » eux-mêmes. Autant essayer de faire croire que les Thénardier sont de braves gens. Et puis Les Misérables, les vrais, ceux de Victor Hugo, n’ont rien à voir avec ce vivre-ensemble-là. Loin s’en faut. Le film n’est que la triste instrumentalisation des belles harmonies concitoyennes vendues aux électeurs par une égalité, un respect et une solidarité républicaine trop souvent à sens unique des valeurs hugoliennes.
Jérôme Enez-Vriad
© Décembre 2019 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Les Misérables, Un drame policier de Ladj Ly, avec Damien Bonnard – 102 minutes – Sortie française 29 novembre 2019.












