Le dernier film de Pedro Almodovar évoque la nostalgie d’un réalisateur en souffrance. Ce sont ses premières amours. Les suivantes. Sa relation avec une mère castratrice. Les acteurs avec qui il a travaillé. La maladie. La mort. Puis le vide jusqu’à l’incapacité de poursuivre son œuvre. Douleur et Gloire sortira en France après le festival de Cannes dont il fait partie de la sélection officielle. Bretagne Actuelle était à l’avant-première madrilène.

Pedro Almodóvar n’a pas toujours été prophète en son pays. Son premier million d’entrées fut réalisé en France avec Tacones lejanos (Talons aiguilles – 1991) avant d’être un succès en Espagne. Puis le rapport s’est inversé au point que chaque « nouvel Almodovar » s’impose désormais aux Espagnols comme un événement social dont l’effet semble dépasser les causes. Mais cette fois, Dolor y gloria n’est pas seulement le « dernier Almodóvar », puisqu’il engage ce que le réalisateur a fait de plus personnel, semblant ainsi clore sa trilogie commencée en 1986 avec La ley del deseo (La loi du désir), et poursuivie en 2004 avec La mala educación (La mauvaise éducation).
Salvador Mallo est un cinéaste en proie à de nombreux démons. Il est interprété par Antonio Banderas au format d’un alter ego de Pedro Almodovar. L’acteur reproduit les gestes et l’allure du cinéaste. Même couleur de cheveux. Même coiffure. Lunettes sombres identiques. Un vestiaire uni et coloré. Il souffre d’inquiétudes obsessionnelles et d’une hypocondrie plus maladive que les maux imaginaires dont elle se nourrit. Et puis, il y a ses amis, ses amants, les fantômes du passé dans lesquels il n’est pas difficile d’imaginer (voire de trouver) quelques traces biographiques d’Almodovar.

A travers les souvenirs d’un autre lui-même, Pedro Almodóvar retrouve l’Espagne rugueuse de la dictature franquiste. Rien n’est cependant misérable, car les réminiscences de Salvador Mallo sont avant tout celles d’une enfance heureuse malgré mout privations et carences sociales. Ce sont d’ailleurs les flash-back réservés à cette période qui apparaissent les plus authentiques. Ses premiers désirs puis, très vite, la mythification du regard de sa mère, Jacinta, interprétée par l’admirable Julieta Serrano – Tout le monde se souvient d’elle dans Femmes au bord de la crise de nerfs, lorsque, vêtue d’un tailleur rose, elle menaçait Carmen Maura un pistolet dans chaque main. Il suffit de revoir la scène pour se dire : Ah oui ! C’était elle.
Le dialogue entre Salvador et sa mère – d’abord interprétée par Penelope Cruz (le père a juste une présence de bas-côté), cette mère qui se sacrifie à la liberté matérielle, intellectuelle et expressive de son fils, cette mère reprise plus tard dans son rôle de femme mure par une Julieta Serrano devenue l’icône de son enfant adoré mais dont certains non-dits ont marqué les existences de part et d’autre – ; ce dialogue de fin de vie, donc, est sans nul doute l’un des moments les plus forts du film, lorsque Jacinta accuse presque Salvador de n’avoir pas été un bon fils. Autre scène essentielle, le monologue déchirant interprété par l’acteur Asier Etxeandîa dans la peau d’un autre l’acteur (celui de son rôle) : Alberto Crespo. Ce dernier raconte l’ancienne histoire d’amour entre Salvador et Federico (Leonardo Sbaraglia), époque fertile et heureuse mais hélas ! révolue d’un homme désormais effrayé par l’affaiblissement de son corps et de son art. Toutes ces images se croisent et s’entrecroisent, non seulement dans le film, mais aussi supposément dans la vraie vie, sorte d’apparitions donnant corps à l’intensité des relations entre le réalisateur et ses acteurs. Il faut suivre. Oui ! C’est du Almodovar.

Dolor y Gloria est un savant mélange d’humour, de délicatesse et de longs silences soudain brisés par l’inattendu. » Tu n’as pas été un bon fils », est à la fois émouvant et hilarant, le public éclate de rire avant de renifler, manière d’anticiper le terrible, la mort, l’absence, comme le fait si bien chaque fois Almodovar. Une catharsis artistique et émotionnelle. Rare. Pour ne pas dire exceptionnelle. Un jeu de représentations aussi justes que précises. Une preuve que le cinéma peut encore être ce que l’on aimerait qu’il soit toujours : un rêve éveillé. Gageons cette fois que Cannes n’oubliera pas l’Espagne et que Pedro Almodovar rentrera à Madrid fort d’une Palme d’Or on ne peut plus méritée. Sans oublier un prix d’interprétation pour la remarquable performance d’Antonio Banderas.
De notre envoyé spécial à Madrid, Jérôme ENEZ-VRIAD
© Avril 2019 – Bretagne Actuelle & Jérôme Enez-Vriad
Dolor y Gloria, un film de Pedro Almodovar, avec dans les rôles principaux : Antonio Banderas, Penélope Cruz, Asier Etxeandia, Cecilia Roth, Julieta Serrano et Leonardo Sbaraglia.
113 minutes – Sortie française prévue été ou automne 2019












