Tout le monde pense connaître Socrate. On l’imagine menant une vie de conversations métaphysiques et de joutes verbales dans les rues d’Athènes, avant d’être condamné à mort par des juges insensibles à sa philosophie. La réalité est toute autre. Avec La vérité sur Socrate, Éric Stalner et Ollivier Pourriol nous aident à mieux comprendre.
Tous les hommes pensent. Chacun de nous a ses propres représentations de la vie et de la mort… du vrai et de l’erreur… de la justice et de l’arbitraire… etc. Afin que nos conceptions prennent une forme doctrinaire permettant d’envisager le monde au format d’un comportement, encore faut-il que soit réunies des conditions particulières relatives à certaines pensées qui, mises bout à bout, dégagent les principes fondamentaux de notre existence, ce que l’on appelle la philosophie, du grec ancien φιλοσοφία : composé de φιλεῖν, philein : « aimer » ; et de σοφία, sophia : « sagesse » ou « savoir ».
Mise en forme des pensées
Socrate est un cas unique dans l’histoire de la philosophie. Il est le seul philosophe parmi les plus connus à n’avoir laissé aucun texte. Comme Siddhārtha Gautama (Le Bouddha) deux siècles en amont, et Jésus deux millénaires plus tard, sa postérité lui est venue de ceux qui ont écrit à son sujet, entre autres Xénophon et Platon qui furent à la fois ses disciples et principaux scribes post-mortem. Socrate apparaît sous la plume de Platon comme l’ami véritable dans le Lysis… comme un homme brave et courageux dans le Lachès… et comme un sage dans le Charmide… Autre caractéristique moult fois mise en scène par Platon : l’ ἄτοπία (atopia) de Socrate, autrement dit son ironie consistant à feindre l’ignorance et prétendre reconnaître le savoir de son interlocuteur.
« La seule chose que je sais est que je ne sais rien ! Mais eux, les « spécialistes » auto-proclamés, qui prétendent savoir, ils en savent encore moins que moi, parce qu’ils ne savent même pas qu’ils ne savent rien ! » Ainsi, Socrate prétendait-il ne rien savoir, parcourant seul les rues d’Athènes à la recherche de la vérité, il interrogeait divers spécialistes. Ici, un général sur la guerre et le courage… Plus loin, un poète quant à la différence entre prose et poésie… Ailleurs, un homme politique questionné sur le bien public… Chaque rencontre était manière, non seulement de s’intéresser, mais aussi d’objecter, de contredire, bref ! d’investiguer avec les mots. Cette mise en forme des pensées confuses s’appelle la maïeutique. En grec, cela définit l’ « art de l’accouchement ». Socrate aimait d’ailleurs à rappeler que sa mère était sage-femme et qu’elle accouchait les corps, tandis que lui s’occupait des esprits.
« Connais-toi toi-même. »
Socrate fut le premier à centrer sa réflexion sur l’humain et seulement l’humain. C’est donc lui, non les présocratiques, qui fixe la philosophie dans le cadre de ce qu’elle deviendra à travers la pensée occidentale : le propos n’est pas de répondre à la question de la nature des choses, mais à celle du bien-vivre et du vrai-vivre ; en d’autres termes, à ce qui dépend de l’homme pour exister. Socrate est le premier penseur sans cosmologie. Il refuse d’expliquer les sciences des lois physiques universelles. Les spéculations naturalistes sont à ses yeux vaines. Dieu ne l’intéresse pas ou si peu. Il n’en reconnaît d’ailleurs aucun, sauf à en introduire de nouveaux, ce qui lui vaudra plusieurs accusations, dont celle de corrupteur d’une jeunesse soumise à sa délétère influence. Autant de postures dont résulteront bien des règlements de compte nourrit d’imbroglios politiques. « Mes accusateur ont le pouvoir de me tuer ; et non pas celui de me nuire. Je ferai taire les médisants en continuant de bien vivre ; voilà le meilleur usage que nous puissions faire de la médisance. »
Platon raconta son maître au long d’une œuvre écrite sur un demi-siècle. Parmi ses nombreux dialogues, trois illustrent particulièrement la pensée socratique. Il s’agit du Banquet (sur l’amour), de l’Apologie de Socrate (sur la justice) et de Phédon (sur l’âme). Dans ces deux derniers, il est question du procès irréfutablement politique intenté à Socrate qui, malgré lui et conte tous, se vit tenu d’expliquer ses relations avec un parti tirant profit des troubles dans lesquels Athènes se débattait. L’accusation de corruption de la jeunesse visait directement l’incidence, jugée pernicieuse, du philosophe auprès d’un certain nombre de jeunes gens issus de famille aristocratique ou de condition aisée. La justice se mit alors en place…
… Mais Socrate choisit une défense à l’encontre d’un plaidoyer traditionnel. Son discours nia les supplications aux juges afin d’attirer leur pitié ; il s’y refusa catégoriquement par crainte de se décrédibiliser, préférant choisir une attitude conforme à la justice et l’idée qu’il s’en faisait, car influer sur les juges en les prenant par les sentiments plutôt que la raison eut été malhonnête. Les lois ayant un caractère sacré, cela n’aurait en outre pas été en accord avec sa piété. Rappelons le célèbre « Connais-toi toi-même » inscrit sur le fronton du temple d’Apollon à Delphes, que Socrate prit pour devise, cette phrase n’a pas la même signification aujourd’hui qu’à l’époque où elle ne sous-entendait aucune étoffe introspective (« Regarde en toi-même pour savoir qui tu es. »), suppliant à l’inverse aux hommes de ne se comparer à aucun dieux, parce que l’Homme est précisément voué à la mort, à la différence des dieux.
Bonheur, religion et justice
La force du livre d’Éric Stalner et Ollivier Pourriol n’est pas d’expliquer en détails la philosophie socratique ou de s’attarder sur la vie d’un des philosophes les plus influents de l’Histoire, mais de faire entendre d’autres voix que celles de Platon et Xénophon, à travers le regard de disciples moins célèbres, tels Aristippe de Cyrène, Éschine de Sphettos, Apollodor ou encore Antishène. Nous sommes trois ans après la mort de Socrate, il n’est pas encore devenu un projet littéraire ou un objet philosophique, mais son souvenir est encore vif. Dans cette ambiance de bon aloi, apparaissent Criton, l’un de ses amis d’enfance ; Anytos, le chef de ses accusateurs ; et même Anthémion, fils d’Anytos, qui préféra la fréquentation de Socrate à la perspective de prendre la succession politique de son père.
Comme l’explique Ollivier Pourriol dans son avant-propos, « Socrate n’espérait ni qu’on le lise, puisqu’il n’a rien écrit ; ni qu’on le suive, puisqu’il n’a rien demandé. » Le plus mystérieux étant d’observer comment un homme dépassant les soixante ans, âge canonique pour l’époque, sans argent ni pouvoir, a-t-il pu changer la vie de Platon, jeune n’aristocrate nanti destiné aux honneurs et à la politique. Que pouvaient-ils bien avoir à se dire. Qu’ont-ils d’ailleurs bien pu se dire ? La vérité sur Socrate tente de répondre à la question, en passant par celle du bonheur, de la religion et, bien entendu, celle incontournable de la justice. Trois développements philosophiques que l’on retrouve également dans une nouvelle collection, Toute la philo en BD, qui, évidemment, fait elle aussi la part belle à la pensée socratique.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mai 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Documentation Salvador Siguero-Fernández : La philosophie pour les débutants, de Jordan Akpojaro, Rachel Firth et Minna Lacey – Éditions Usborne //La philosophie pour les Nuls, de Christian Godin – Éditions First //Le monde de Sophie, de Jostein Gaarder – Éditions Point Poche // Dictionnaire amoureux de la philosophie, de Luc Ferry – Éditions Plon //Dictionnaire et encyclopédie Larousse // Encyclopédie Bordas //Wikipédia.
La vérité sur Socrate, une aventure philosophique d’Ollivier Pourriol (scénario & textes) et Éric Stalner (dessin) aux éditions Les Arènes BD – 136 pages couleurs – 215 × 290 mm. – 22,90 €
Toute la philo en BD, une collection de Marine Gasparov (scénarios & textes) et Émilie Boudet (dessin) aux éditions conjointes La Boîte à Bulles & Belin Éducation. Environ 45 pages couleurs – 9,95 € chaque tome. Huit tomes parus : L’art/La vérité/La technique/La nature/La liberté/La justice/La religion/Le bonheur












