Un fait divers n’est évidemment pas qu’un fait divers. Il est politique, anthropologique, social et sociétal. Ça, Yvan Jablonka nous l’a fait comprendre dans son magnifique Laetitia, en poche désormais.
Louis Bocquenet est connu des supporters du stade rennais ou du Red Star à Paris. Il en a été un des joueurs professionnels. Connu aussi des briochins, car il est psychologue au fond de la grande baie.
Dans La passagère, paru en 2020 aux belles éditions Les Archives dormantes, il nous livre un magnifique Journal de marche comme il dit. Une longue marche de mots, au jour le jour, vers le jour.
Après la nuit qui cisaille. Après le chagrin terrible, d’amour. Après le fait divers qui pour lui a valu, et pour les proches d’Odile, tellement de coups portés, de cailloux dans la chaussure, et de boules dans la gorge.
Odile a été assassinée par son ancien amant. Le fait divers fait effraction et diversion si longtemps.
Louis et Odile s’aiment. S’aimantent malgré le départ de Louis au Maroc. Et malgré, soudain, un dimanche où Louis a trop fumé, la mort la plus glauque en Bretagne. Le journal de Louis s’étale entre 1971 et 1972 et se lit aujourd’hui dans une palpitation littéraire accrue.
Accrue par ce qui n’est pas un suspense, on comprend vite que celle qui « fait le mur », celle qui s’insurge comme toute une jeunesse en 1971 s’insurge, ne rejoindra plus jamais les bras enjoués de Louis.
Le récit est un récit écrit il y a si peu quand si peu ou si longtemps équivalent. Quand, après 68, une société se casse en deux. Entre les amants conventionnels qui réclament fidélité et catéchèse et ceux qui se pensent et se veulent libres. Entre les 343 salopes et les familles faisant semblant de tenir bon contre les vents libres qui font claquer leurs volets et clouent leurs becs.
Marc étrangle Odile au moment où les cloches sonnent, à midi, à Ploudir, Finistère. Pour que les cris ne s’entendent pas.
1971, 1972. La peine de mort est encore possible en France. La société se déchire, se divise, s’oppose et s’empaille.
Le récit de Louis Bocquenet est magnifique, amplifié par Magritte : l’arbre est une image de bonheur. Pour sentir cette image, il faut rester immobile comme l’arbre. Si nous bougeons, c’est l’arbre qui devient spectateur. Par Michaux : La mort serait l’extase. Par le spiritisme vaguement new-age, le recours à la voyante aveugle, ou aussi à Lacan, un peu crispant sur les bords, ou Jean Gagnepain ! Ah le grand prof de Villejean dont tous ceux qui l’ont croisé ne se remettent pas de l’avoir croisé : Dans le poème ../ .. ce qu’y trouve le prisonnier n’est point la clé des champs mais l’espoir d’en fleurir sa geôle.
Aussi par Paol Keineg : Toute une souche se met à vibrer en moi, c’est la création du Printemps des Bonnets Rouges à la Cartoucherie de Vincennes quand Louis revoit que le jour peut à nouveau être clair. Quand Monique Morelli chante Mac-Orlan (ah l’inénarrable béret de Mac-Orlan !) ou Tristan Corbière. J’en ai perso des larmes rien que de penser à mon 33 tours remisé où ?
Louis écrit son Journal de marche à Odile. Elle ne disparaît pas. Il la tutoie, il lui parle tout bas, ou avec nous, mezzo voce et non recto tono comme les moines que l’auteur rejoint à Landévennec au plus sombre de ses pas. Odile est là, centrale et libre. Odile est partout. Elle qui se jette dans l’eau froide avec le moine qui ôte l’habit pour plonger au bas de l’abbaye devant les yeux ébahis. Disparue et nette comme dans les bacs de la chambre noire : Je te vois apparaître ! Je nous revois ensemble !
La mère d’Odile rêve : Odile m’est apparue en rêve. Ce n’était pas un rêve d’action, mais plutôt une « apparition ». Une porte s’est ouverte et j’ai vu Odile, le sourire illuminé d’un sourire très calme… sans doute comme je la voyais au réveil. Le livre est cette marche de mots rédempteurs entre rencontre factuelle -les hôteliers marocains, l’inspecteur de police, l’omniprésence des chagrins, l’offre d’aide, les appuis et les apports d’amis, les recours littéraires, la poésie d’affranchissement où cornemuse ou uilleann-pipe évoque irrésistiblement le proche dans le lointain, le lointain dans le proche.
Le crime est donc breton. Dont le si beau nom d’Arguenon devient le nom. Qui veut dire la bouche, l’embouchure en breton. Ici que la marée doit lever le soupçon, absoudre l’assassin, entraînant le corps d’Odile dans le syphon terrible des marées qui, à Erquy, reviendront, c’est leur job, l’échouer.
Le crime breton n’était donc pas parfait. La marée pas complice. Le procès viendra sans que la mer ne soit appelée à la barre. Le père d’Odile refoulera deux fois au moins l’envie de tuer Marc. Le talion sépare encore la société et chacun dans son for intérieur. Le fait divers est jugé à Rennes dans les ors du parlement.
Nous plongeons dans le récit de Louis qui nous asseoit en passagers sur son Solex. Nous rêvons d’Odile, nous sommes Odile. Et l’union, et le cauchemar de l’amour tué. Nous nous étranglons de rage, nous sommes Louis, aussi, allant et venant entre Rennes et le Finistère où tout finit sauf se taire. Nous sommes assis serrés contre lui, assis avec Odile sur le porte-bagages. Il penche plus dans les virages pour qu’elle le serre plus fort à la taille !
Il y a aura d’autres vies. D’autres lectures. Odile est notre passagère bien après que le beau journal de Louis Bocquenet soit refermé.
Gilles CERVERA
Louis Bocquenet, La passagère, éd Les archives dormantes 213 pp, 15€











