Matilda habite tous les livres d’Albert Bensoussan. Comme son père, sa mère, en un mot sa famille, apparentée ou pas, ascendante ou descendante et même étendue à quelques continents par sa passion des rencontres et des traductions. Comme Alger et son piton au djebel où il attend à longueur de temps, comme encore la Catalogne où du sang de ses aïeux peut-être se mêle et enfin jusqu’à sa lente et quarantaine résidence à Rennes. Mais ici, Matilda tient entre les mains d’Albert le premier rôle, au propre comme au figuré, elle en est la musique et la voix. Des yeux de miel, divine, voilà le mot juste, puisque c’est ainsi qu’il la voit.
Quién es Matilda Tubau Bensoussan ? S’il n’en fait pas le portrait puisqu’il ne nous donne que sa taille, une mesure albertienne à n’en pas douter, nous sommes libres de l’imaginer. Le visage en ouverture se prête ainsi à notre plume. Brune, sourcils marqués, cheveux mi-courts ondulés, regard droit, léger sourire marquant une aussi légère fossette. Charmeuse en diable et en rêve. Dans ce récit, que de souvenirs en images et paroles, que d’instants perdus à écouter de concert les zarzuelas ou Montserrat Caballé. Matilda ? Espagnole, oui, et surtout catalane, fuyant l’Espagne franquiste, chanteuse d’opéra dont elle avait le talent dans une possible autre vie à l’égale d’une Teresa Berganza, une voix d’alto, de bronze, nous dit-il.
Il est l’heure d’aller à la résidence des roses blanches retrouver Matilda. C’est d’ailleurs par là que le livre commence. Presser sa main, se pencher, raconter et attendre un mot, qui sait, ne serait-ce qu’un seul. Matin, midi et soir, des allers-retours. Les tremblements, le souffle. Voit-elle seulement sous ses paupières ? Que peut-elle encore entendre ? Le corps défait, l’air manque, le cœur s’emballe, une fois, deux fois. Le corps n’est plus et le visage se cache derrière le miroir. Le présent, est-il là encore pour parler à sa mémoire avant de s’endormir ?
Avec le temps…, Avec le temps va, tout s’en va, On oublie le visage, et l’on oublie la voix…
Albert lui n’oublie pas quand Matilda a frappé aux portes de la nuit.
C’est une chanson qui nous ressemble, Toi tu m’aimais, et je t’aimais, Nous vivions tous les deux ensembles, Toi qui m’aimais, moi qui t’aimais, Mais la vie sépare ceux qui s’aiment, Tout doucement, sans faire de bruit, Et la mer efface sur le sable, Les pas des amants désunis.
À son habitude, et ce qui en fait le charme, il va et vient lui aussi, se perd et nous perd à la manière de ces histoires partagées encore récemment devant un café au Picca à Rennes. Là où flotte la lointaine présence des exilés espagnols et, au milieu, le plus fameux d’entre eux, Antonio Otero Seco, à l’affût d’El País ou d’El Mundo de la veille ou du jour. Ils sont là, eux aussi aujourd’hui, ces mots de Pedro Calderón de la Barca que je reprends à la suite de Matilda et d’Albert : toda la vida es sueño y los sueños, sueños son. Ah, Matilda !
Jean Louis COATRIEUX
Matilda, éditions Les chemins de traverse, 2026, 146 pages, 15€
Parmi les plus récents, La tendre indifférence, éditions du Réalgar, 2021, Duo solo, éditions Les chemins de traverse, 2025, et venant de sortir des presses, Federico Garcia Lorca, Et si…, éditions Elysande, 2026.










