Dans son Éloge de la plage, Grégory Le Floch raconte ses nostalgies balnéaires, de Proust à Pavese en passant par Wagner, elles y sont toutes jusqu’au seuil de l’au-delà… Magnifique !
On se reproche parfois de ne pas avoir lu certains livres plus tôt. Celui de Grégory Le Floch était pourtant sur la pile de droite, celle des ouvrages « en attente », l’auteur a eu l’extrême courtoisie d’une dédicace personnalisée, mais rien n’y fit, les nouvelles publications se sont empilées et celles du dessus ont systématiquement fini en-dessous, jusqu’à ce que le chat venu dormir au sommet fasse s’ébouler ce qui ressemblait à un Everest littéraire. C’est alors qu’est réapparu l’Éloge de la plage. Livre formidable s’il en est. Mon travail est désormais de réussir à en convaincre d’éventuels futurs lecteurs.
Sea, Sex and Sun
Elle est partout ! Au cinéma : Les vacances de monsieur Hulot… Et Dieu créa la femme… Hôtel de la Plage… Les Bronzés… L’année des méduses… Pauline à la plage… ; on la retrouve à la télévision : Alerte à Malibu… Les grandes marées… Hartley Cœurs à Vif… ; en chanson : La plage aux romantiques (Pascal Danel) … La Madrague (Brigitte Bardot) … Sea, Sex and Sun (Serge Gainsbourg) … Vamos a la playa (Righeira) … L’amour à la plage (Niagara) … ; certains la choisissent même comme nom : les Beach Boys… ; partout, oui, y compris en littérature : Pierre et Jean (Guy de Maupassant) … Big Sur (Jack Kerouac) … Brazzaville plage (William Boyd) … Plage (Marie Sizun)… Partout, vous dis-je, au point de s’être imposée dans l’imaginaire collectif…
… comme l’indispensable décor des vacances réussies, à propos desquelles l’on se demande ce qui nous pousse vers les plages plutôt qu’ailleurs : montagne, campagne ou ville. Emmanuel Kant a son avis sur le sujet. Il considère les plages comme le point de départ des « océans sans limites ». La philosophie n’est-elle d’ailleurs pas née à Athènes, au bord de la Méditerranée, non loin d’où Homère écrivit dans l’Iliade (XX, 58 sq.) que « les grands chemins de la mer grise retiennent tant de gens malgré eux. » Car la plage est un préambule à la mer et, que l’on y revienne ou que l’on s’en éloigne, elle est à la fois avant-propos et conclusion. C’est de cela dont il est question dans le livre de Grégory Le Floch : du souvenir d’avoir couru vers elle à grandes enjambées lorsque nous étions enfant, ou, à l’inverse, de la mélancolie d’imaginer que cela eût pu être envisageable.
Une escale intérieure
La nostalgie de la plage ne ressemble en rien à celle de la mer. L’aspect fantasmatique de la première complète le grand poème lyrique de la seconde : il en est à la fois la rupture et la prolongation, comme une nouvelle escale intérieure lorsque nous découvrons un sable inconnu. Là où la mer est synonyme d’aventure et de découverte, ses lisières sont autant de destinations relatives aux loisirs, au calme, à l’entre-soi et à la parenthèse, sorte de mélancolie qui, précisément, n’existe pas sans plage ; nous savons tous inconsciemment que le retour au port est celui d’une approche vers la terre, nos souvenirs reviennent en boomerang de ce que l’on avait souhaité oublier ; à l’inverse, « quand on quitte la plage, on ne se souvient de rien. Les souvenirs sont brouillés, les pensées confuses. Mais on sourit, car la vie tout à coup est devenue plus éclatante. »*
L’éloge de la plage n’a rien d’une trop facile compilation d’images à glisser dans son sac entre drap de bain et crème solaire. Bien au contraire. Grégory Le Floch (pro)pose la limite entre deux mondes, celui du rêve et celui de la réalité où, « libéré de sa dernière barrière de textile, le corps rencontre la nature comme jamais auparavant »* […] à condition de ne pas oublier qu’une femme « est bien plus érotique dans une robe de haute couture que déshabillée à la plage. »* … Petites phrases malicieuses au format de pauses musicales sur une partition enchanteresse … « J’aimerais qu’on lise dans les coquillages comme on lit dans les nuages. La plage, au lieu d’être cet ourlet de sable consacré au farniente généralisé, deviendrait le lieu d’une expérience surréaliste permanente où chacun viendrait ramasser des mirages. »*
Une encre sur la plage
« J’écris sur la plage. Au bord de l’eau, les rochers sont noirs. Il y a des croûtes de sel dans les cavités et des anémones rouges. J’écris sur la plage à propos de la plage. Les vagues font leur bruit habituel de vagues. Il faudra que je parle de ce bruit, mais pas maintenant. Plus tard. »* Oui. La plage c’est aussi l’impératif d’un temps pour chaque chose, tel celui d’y aller… de s’y déplacer pour ne plus bouger… d’envisager l’endroit bientôt vide alors qu’il se repeuplera le temps d’un été… d’y rêver, d’y lire ou d’y écrire… parfois de s’y investir en projections amoureuses ou érotiques… La plage comme une préface aux existences heureuses. Alors ! Faut-il lire le livre de Grégory Le Floch ? Bien entendu. A condition de le conserver ensuite dans sa bibliothèque afin d’y revenir comme l’on s’abreuve d’un remède curateur. Sans oublier d’en offrir un exemplaire à ceux qu’on aime… L’éloge de la plage est aussi une véritable prophylaxie. Davantage qu’un plaisir. Un bonheur.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Avril 2024 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
* Citations extraites du livre
Éloge de la plage, un essai de Grégory Le Floch aux éditions Rivages – 238 pages – 19,00€
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