Un record pour une série française ! Lupin, portée par Omar Sy sur Netflix, est en passe d’atteindre les 70 millions de vues dans le monde, détrônant ainsi bientôt Le Jeu de la dame et La Casa de Papel, deux des plus gros succès de la plateforme américaine. Mais que vaut réellement cette nouvelle adaptation d’Arsène Lupin ?
Lupin n’est pas la première série française créée par Netflix – citons entre autres : Marseille, La Révolution, Family Business – mais elle est celle qui a été le mieux reçue. L’ampleur est telle que les livres de Maurice Leblanc sont en tête des ventes sur Amazon. Cette nouvelle adaptation prend ses distances avec la Belle-époque dans laquelle le personnage est né, au bénéfice d’une projection dans le Paris du XXIe siècle. Il ne s’agit néanmoins pas d’un basculement temporelle, plutôt d’une mise en abyme intellectuelle, certes convaincante, mais qui n’a hélas ! pas l’audace, et moins encore l’élégance du gentleman-cambrioleur que l’on connaît, soudainement transformé en sympathique prestidigitateur numérique comme il en existe tant d’autres. Enlevez-lui son nom, il ne reste pas grand-chose, si ce n’est une caricature décoloniale souhaitant abroger les « privilèges » des hommes blancs au sommet de la pyramide sociale française. Certaines scènes semblent même écrites pour satisfaire le prêt-à-penser des réseaux sociaux.
Exit monocle, cape noire et haut-de-forme
Les adaptations de romans sont une part essentielle des productions Netflix. Ce fut récemment le cas avec La vie devant soi de Romain Gary – magnifique Sophia Loren dans le rôle de Madame Rosa – sans oublier des séries telles : Le Jeu de la Dame, Les Désastreuses Aventure des Orphelins Baudelaire, Captive, etc. ; quasi-toutes à l’écran dans le respect de l’époque dont leur histoire est issue. A l’inverse, le cœur du projet Lupin semble être l’adaptation au monde actuel d’un personnage mythique d’hier. Exit monocle et haut-de-forme, Omar Sy n’incarne pas le héros créé en 1905 par Maurice Leblanc, mais Assane Diop, admirateur d’Arsène Lupin ancré dans le Paris contemporain. Ce père de famille d’origine sénégalaise s’inspire de notre cambrioleur en gants blancs pour mieux tromper les riches et les puissants, mais surtout venger son père, mort 25 ans plus tôt après avoir été accusé d’un vol qu’il n’a pas commis. Monte-Cristo n’est pas loin.
Reconnaissons à ce Lupin le mérite de réinventer Arsène
Les distorsions temporelles du scénario évitent le piège d’une énième adaptation dont le héros ne serait qu’un banal imitateur du véritable Arsène ; un peu comme si les auteurs avaient souhaité anamorphoser le temps afin de comprendre comment la société française a évolué depuis que Lupin existe. Le résultat est tenu par une production aux moyens colossaux, proposant une relecture de l’image du gentleman-cambrioleur. Pourquoi pas ? L’oubli de la Belle-époque pour réinventer le mythe d’Arsène Lupin et, par là-même, transformer un monument littéraire en blockbuster contemporain, mène Assane à voler un bijou historique, puis à s’infiltrer dans une prison avant de s’en évader, il enquête ensuite sur une mort suspecte…, le tout s’inspirant des astuces trouvées dans les aventures de Lupin. Nous sommes davantage proche d’un héritier d’Arsène, avec gadgets et technologie, que du cambrioleur libre, séducteur et inventif glissant sous la plume fluide de Maurice Leblanc.
Hélas ! L’enchantement s’étiole au fil des épisodes
Le scénariste britannique George Kay tire une lecture très anglo-saxonne des livres de Maurice Leblanc. Il conserve les tours de passe-passe mais s’attache aussi à une lutte des classes totalement inexistante chez le véritable Lupin. C’est précisément dans les passages relatifs aux entrechats sociétaux, où les flashbacks s’enchevêtrent parfois de façon maladroite, que la mise en scène apparait fade, presque banale, voire quelconque ; d’autant que le scénario reste en surface, réticent à cheminer jusqu’au bout de la critique sociale, notamment sur le racisme. Ici disparaissent le véritable danger, l’humour et la séduction insolente du sublime Lupin jadis interprété par Georges Descrières. Bref ! L’enchantement s’étiole au fil des épisodes. Le pire est sans doute une forme de tape-à-l’œil et des dialogues un brin clientélistes que ne renierait aucun pilier de comptoir. Quant au plus gros défaut, il s’inscrit dans un manque d’épaisseur : les personnages sont unidimensionnels et caricaturaux. L’homme riche à qui l’on vole le collier de la reine, est forcément veule, détestable et raciste. La police emploie des abrutis incapables de résoudre l’enquête ; sauf un, lui aussi issu de l’immigration mais que personne n’écoute. Ah, j’allais oublier Omar sy ! Car on finit effectivement par l’oublier tant il prend soin de ne pas écorner son image. Un jeu talentueux, mais insignifiant.
Il y a des mythes auxquels on ne touche pas
Hercule Poirot… Sherlock Holmes… Arsène Lupin… Autant d’icônes littéraires maintes fois portées à l’écran, souvent pour le meilleur, mais aussi donc pour le pire ; attendu que la transposition des aventures d’un personnage mythique dans un monde n’ayant plus rien à voir avec les us, les coutumes, et les décors originaux qui ont fait sa gloire, impose un équilibre délicat : aime-t-on nos héros par sympathie ou pour l’univers historique dans lequel ils nous font voyager ? Arsène Lupin peut-il exister loin des calèches, des fastes transatlantiques et des trains-couchettes à vapeur ? Et puis ! Entre nous… Georges Descrières n’est-il pas à Arsène Lupin ce qu’est Sean Connery à James Bond ? Voilà ce que, dans le fond, les vrais fans rapprocheront à l’adaptation de Netflix : il y a des mythes auxquels on ne touche pas. Chacun jugera.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Janvier 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Lupin (Dans l’ombre d’Arsène)
Une création Netflix accessible sur abonnement
Avec dans les rôles principaux : Omar Sy, Nicole Garcia et Ludivine Sagnier











