Yvon Le Men : « Aux marches de Bretagne » HermineHermineHermineHermine

Yvon Le Men s’est immergé pendant plusieurs semaines dans le Coglais, aux marches de Bretagne, dans le cadre d’une résidence d’écriture. Le voici projeté dans le pays de la poète Angèle Vannier dont un collège porte le nom.

Une expérience inédite venant après celle qu’il avait menée dans le quartier rennais de Maurepas et racontée dans Les rumeurs de Babel, (Dialogues 2016). Mais cette fois-ci, le poète breton s’est retrouvé sur « le plancher des vaches » au cœur d’un monde rural chargé d’histoire et où lui parvenaient, malgré l’éloignement, toutes les « rumeurs » du monde d’aujourd’hui.

Yvon Le Men pratique un genre littéraire nouveau : la poésie de reportage. Il a le flair du journaliste, aiguisé par sa curiosité naturelle et sa grande capacité d’empathie. Mais il le fait dans son langage à lui : phrases brèves, rythmées, musicales, jouant beaucoup sur les allitérations. Avec des blancs pour laisser respirer le lecteur. Il le faut bien. Son reportage poétique dans le Coglais tient en pas moins de 180 pages.

Le Coglais. Pays de la frontière (celle du Couesnon, mais pas seulement) où les deux communes de Saint-Brice et Saint-Etienne ont uni leur destinée sous le nom de Maen Roch. «La nouvelle communauté/ainsi baptisée/comme nous le fûmes à notre naissance », note le poète. Les ombres de l’histoire rôdent dans le secteur. Saint-Aubin du Cormier, lieu de la célèbre bataille qui signa la défaite bretonne en 1488, est à portée d’arbalète. « Les soldats venaient de tous les pays/pas seulement de leurs pays chéris/où les morts après la bataille n’ont plus de patrie ».  C’est « dans ce pays.de granite/d’herbes/de vaches » que vivent aujourd’hui des femmes et des hommes avec qui le Men a échangé.

Le Men s’approche des « gens de peu » 

Voici donc des tranches de vie que le poète nous sert dans ses mots à lui. Il le fait avec beaucoup d’émotion quand il nous parle, en particulier, de tous ces destins brisés. « L’autre jour une femme s’est suicidée/dans la salle de traité aux vaches sans prénoms ». Comme il l’avait fait à Maurepas, Le Men s’approche des « gens de peu » : d’un ancien ouvrier granitier, de Lise dont le mari est « gratteur de boyaux », de tous ces ouvriers qui triment à l’abattoir (« cinq mille huit cents cochons tués/par des ouvriers/qui n’ont plus d’épaules après quarante années »)

Des préoccupations contemporaines surgissent aussi au fil des pages. Yvon Le Men se fait l’écho: les vertus ou non de la chasse, la protection de la nature, le développement du bio, la condition animale. « Comme on traite les animaux/on traitera les hommes/c’est la même chose pour les arbres/pour tout ce qui vit/même les pissenlits ». Et puis, il y a les drames du monde qui se répercutent même dans le Coglais. Hassan vit maintenant ici. Il vient de Libye, rançonné par « les fous de Dieu/ sans dieu ». Le Men nous parle de ces migrants arrivés par Calais puis « par Cancale, non loin du Coglais ». Il nous parle de de « ceux d’ici/qui les ont accueillis/en amis ». Migrer. Les Bretons savent ce que cela veut dire. Et le poète breton nous rafraîchit la mémoire en donnant la parole à aux fils ou aux filles de celles, originaires du Coglais, qui sont parties faire des ménages à Paris.

Mais on ne quitte pas ces Marches sans évoquer le « fantôme » des grands écrivains qui « sont passés/dans les coins et les recoins/de ce pays ». Honoré de Balzac, bien sûr, et ses « Chouans », mais aussi Victor Hugo. « J’aurais aimé être avec celui qui a écrit/le poème Chose du soir/son refrain reprend mon prénom/entre poème et chanson », nous confie Yvon à la fin de son livre.

Pierre TANGUY
Aux marches de Bretagne, Yvon Le Men, illustrations d’Emmanuel Lepage, éditions dialogues, 187 pages, 18 euros
Prix Goncourt de la poésie 2019 à Yvon Le Men

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