La « Manufacture à papier Bolloré » fut créée en février 1822 sur les bords de l’Odet, près de Quimper. Devenue depuis une multinationale aux nombreuses arborescences africaines, elle fêtera en 2022 son 200ème anniversaire. Mais une rumeur gronde ! Vincent Bolloré aurait décidé de vendre la totalité de ses actifs africains.
Vincent Bolloré aurait fait appel à la banque américaine Morgan Stanley afin d’étudier les possibilités pour vendre sa filiale Africa Logistics regroupant nombre d’activités maritimes, portuaires et ferroviaires. Depuis le début des années 1990, l’entrepreneur breton a fait de la partie africaine de ses affaires le fer de lance de son groupe, lui permettant de financer d’autres opérations sur le territoire français. Alors, que se passe-t-il ? Vincent Bolloré est un financier hors pair, ne doutons pas un instant que s’il a pris la décision de « se défaire de l’Afrique », c’est que le moment lui semble on ne peut plus propice. Reste à savoir pourquoi.
Une Family Buisines sur plusieurs générations
Au commencement était une famille bretonne. Nous sommes en 1822. Nicolas Le Marié, lointain aïeul de Vincent Bolloré, fonde une entreprise de papeterie : Les Papeteries d’Odet, dirigée à partir de 1861 par Jean-René Bolloré, neveu par alliance dudit Nicolas Le Marié. Les générations se succèdent : René Bolloré, né en 1847… René Bolloré II, en 1885… Michel Bolloré, père de Vincent, en 1922… puis, le désormais célèbre Vincent Bolloré, né en 1952. Au fil du temps, la famille investit toujours plus le domaine de la papeterie, produisant avant tout du papier à cigarettes, au point que, dans le mémoire collective, son nom sera longtemps associé à la « cibiche » !
En 1981, l’un des arrière-petits-fils de Jean-René, Vincent, prend la tête de la papeterie familiale. L’entreprise est en grande difficulté. Aidé de son frère ainé, Michel-Yves Bolloré, le nouveau patron impose ses méthodes en faisant preuve d’un charisme magnétique doublé d’un sens exceptionnel des affaires. La PME familiale connait un essor inouï. Non seulement les frères Bolloré la redressent, mais ils en feront un des plus grands conglomérats mondiaux intervenant dans 152 pays, avec un chiffre d’affaires dépassant les 24 milliards d’euros en 2020.
Une réussite spectaculaire
Vincent Bolloré est un ancien élève de Janson-de-Sailly – collège/lycée huppé du XVIème arrondissement de Paris, ayant pour anciens élèves : Philippe Bouvard, Carla Bruni-Sarkozy, Valery Giscard d’Estaing, Julien Green, Édouard Philippe, Léon Zitrone, entre autres –, il se définit comme quelqu’un de têtu, oui « Comme un breton ! », et revendique son appartenance régionale dont sa famille défend bec et ongles la transmission culturelle. L’homme a quatre enfants : Yannick, Sébastien, Cyrille et Marie. Le grand public connait davantage Yannick parce qu’il dirige Havas, l’entreprise de communication du Groupe ; peu savent que ses deux autres fils travaillent aussi dans l’empire familial : Sébastien, au sein de la direction du développement où il est chargé des innovations et des nouvelles technologies ; quant à Cyrille, diplômé de l’université Paris Dauphine, il endosse le titre de directeur général délégué du Groupe Bolloré, dont il est également administrateur depuis 2009.
La Papeterie d’hier est devenu un empire grâce aux activités portuaires et ferroviaires africaines. Si la communication représente aujourd’hui une part substantielle des bénéfices du groupe, l’Afrique en est la forteresse historique érigée au milieu des années 1980, après le rachat à Suez d’une société de transit, la Socopao. Aujourd’hui, la Bolloré Africa Logistics est présente dans 42 ports africains, elle gère 16 terminaux à conteneurs, principalement en Afrique centrale et Afrique de l’Ouest, mais aussi 3 concessions ferroviaires reliant plusieurs pays entre eux, des entrepôts, des ports secs, etc. La liste est prévertienne tant les activités sont nombreuses et démultipliées.
Un négociateur hors-pair, redoutable et craint
Vincent Bolloré est un maître es-négociation. Grâce à la vente de l’activité tabac du groupe en 2001 – cédant 75% de Tobaccor au britannique Imperial Tobacco –, il a continué d’investir massivement en Afrique dans le transport et la logistique, achetant à tour de bras divers sociétés lui permettant de monopoliser le marché. La stratégie consistait à « encercler » les compagnies convoitées grâce à des alliés financiers ; une fois dans la nasse, il n’y avait plus qu’à « lever les filets ». Moult concessions portuaires et ferroviaires ont ainsi été obtenues au nez et à la barbe des plus grands groupes européens et asiatiques, chaque fois dans le cadre d’appels d’offres internationaux redoutablement négociés, sous l’œil dubitatif des concurrents stupéfaits par tant de ruses et d’aplomb. Seuls deux échecs sont à noter. A Dakar, où le groupe Bolloré fut remplacé par la DP World (entreprise public de l’émirat de Dubaï) dans les années 2000 ; et à Douala, où il fut évincé début 2020.
La branche africaine du groupe Bolloré est aujourd’hui valorisée entre 2 & 3 milliards d’euros, elle emploie plus de 20.000 personnes, s’étend sur 47 pays et constitue l’unique réseau de transports complet du continent. Bolloré Africa Logistics permet de rallier d’Est en Ouest le centre de l’Afrique et presque toutes les côtes subsahariennes ou magrébines. C’est aussi (et surtout !) un vecteur essentiel de l’influence économique de la France en Afrique. Au cœur des intérêts stratégiques nationaux face à l’expansionnisme chinois, la multinationale bretonne est devenue un des heureux pivots de la Franç’Afrique, élevant Vincent Bolloré au rang d’un incontournable décideur ; familier des antichambres politiques, il possède l’écoute et l’amitié de nombreux chefs d’État, y compris ceux des pays où il n’a pas établi ses affaires et, bien entendu, de l’Élysées.
L’homme des anticipations éclairées
Seulement voilà ! Vincent Bolloré, 69 ans, une des plus grandes fortunes mondiales, souhaiterait se défaire de tout ou partie de ses avoirs africains. Pourquoi ? Les hypothèses vont bon train. Arrêtons-nous sur trois d’entre-elles, et présumons d’une éventuelle quatrième.
Première hypothèse : La vente au plus fort du marché
Vincent Bolloré a toujours su acheter en menant des raids efficaces, et vendre sans état d’âme lorsque la conjoncture était à son avantage. Depuis le début de sortie de la crise du Covid-19 et la reprise de l’activité économique mondiale, il existe un embouteillage titanesque dans le commerce maritime ; les ports du monde entier et les transports existants ne suffisent plus à satisfaire la demande : on manque de conteneurs, de bateaux, et les tarifs du fret explosent. Les armateurs gagnent aujourd’hui beaucoup d’argent et en ont autant à investir. La part africaine des activités du groupe Bolloré, si elle était mise en vente, ne manquerait sans doute (c’est à dire certainement) pas d’acheteurs. La CMA CGM – premier client et premier fournisseur de Bolloré en Afrique, appartenant à la famille franco-libanaise Saadé – ne cache pas être à la recherche d’opportunités. Idem pour le géant danois Maersk, également partenaire du groupe Bolloré dans plusieurs ports. Vincent Bolloré se dit qu’il pourrait tirer un prix de vente inespéré de cette manne africaine, d’autant que ses concurrents les plus agressifs – l’exploitant portuaire Dubaï Ports World, et le chinois Cosco Shipping, gestionnaire (entre autres) du port grec du Pirée – pourraient à leur tour se mettre sur les rangs ; l’un et l’autre étant bien déterminés à s’implanter en Afrique.
Deuxième hypothèse : Les problèmes judicaires
Une accusation de « Corruption d’agents publics étrangers » pèse sur l’homme d’affaires breton depuis le 24 avril 2018. En effet, Vincent Bolloré est soupçonné d’avoir eu recours à des procédés (dits) de corruption pour obtenir la concession de certains ports en Afrique de l’Ouest. Il entretiendrait des relations (supposées) trop étroites avec certains dirigeants locaux, au point d’être accusé d’avoir illégalement financé plusieurs campagnes politiques togolaises et guinéennes ; des charges qui le mèneront à plaider coupable en janvier 2021 afin de négocier une amende « à minima » : 12 millions d’euros au bénéfice des plaignants. La justice française, quant à elle, enquête toujours sur l’attribution des concessions portuaires de Conakry en Guinée, et celle de Lomé au Togo. Autant de procédures qui risquent de s’éterniser durant de longues années au détriment de l’image et de l’activité du groupe bientôt repris par ses fils.
Troisième hypothèse : Vincent Bolloré désormais à l’étroit en Afrique
Longtemps maître en Afrique – notamment grâce à son entregent dans les palais présidentiels – Vincent Bolloré semble désormais à l’étroit sur le deuxième plus grand continent du monde. Une concurrence exponentielle dans les domaines maritimes et portuaires – portée par des acteurs aux capitaux illimités, tels que, nous venons de le voir, DP World à Dubaï et quelques acteurs chinois –, ainsi que son désir de s’émanciper de l’influence politique française sur les gouvernements africains, ont peut-être convaincu l’industriel à recentrer ses affaires autour de la communication où il commence à exceller grâce à sa participation majoritaire dans Vivendi depuis 2012. Après la logistique, il se passionne pour les médias. Déjà actionnaire principal de Canal + et CNews, le nouveau maître des médias français vient de prendre le contrôle du groupe Lagardère : Europe 1, Virgin Radio, RFM, Paris Match, Le Journal du dimanche…
Quatrième hypothèse : La géostratégie
La Guerre froide fut une épreuve de force entre les deux plus grandes puissances mondiales du XXème siècle. Au-delà des menaces nucléaires, USA et URSS se sont aussi affrontés sur moult théâtres d’opérations extérieurs à leur propre territoire : La Corée (1950-53), le Vietnam (1955-75), Berlin (1958-63), Cuba (1962), l’Afghanistan (1979-89), etc. L’équilibre géostratégique de la planète évolue en fonction des forces économiques et militaires en action. Les plus grandes puissances économico-militaires actuelles étant les USA et la Chine, il est à croire qu’aucun des deux protagoniste ne prendra le risque de provoquer l’autre directement. Trop dangereux ! Le pays de l’oncle Sam et l’Empire du milieu s’affronteront bien plutôt là où les enjeux se posent en dehors de leur pays respectif, c’est à dire dans une Afrique colonisée par la Chine, nouvelle terre à soldats des règlements de comptes indirectes. Peut-être Vincent Bolloré l’a-t-il pressenti.
Il n’y a pas de démon sans ange
Depuis 1998, Vincent Bolloré a créé la Fondation de la Deuxième Chance. Comme son nom l’indique, elle accompagne des entreprises en difficulté pour leur offrir de nouvelles opportunités. Ce sont, en moyenne, 500 projets annuels avec un taux de réussite évalué à 80%. Deuxième Chance aide et accompagne aussi les personnes physiques ayant traversé de lourdes épreuves de vie, en situation de grande précarité mais manifestant une réelle volonté de rebondir. Elle leur offre un soutien financier et humain pour mener à bien un projet professionnel réaliste et durable. Ce sont des créations ou reprises d’entreprise, des formations et reconversions qualifiantes, etc.
On connait peu le côté philanthrope de Vincent Bolloré, souvent présenté (à raison) comme un homme d’affaires froid et intéressé. Et pourtant ! Outre Deuxième Chance, il est chaque année le généreux mécène du Prix Breizh à hauteur de 6.100€, l’un des prix littéraires les mieux dotés. De même, son groupe a institué les Bluezones, espaces implantés sur plusieurs hectares peuvant accueillir des écoles, des dispensaires, ou encore des incubateurs d’entreprises. Il s’agit, en fait, d’un élargissement du concept des Bluehouses, ces maisons autonomes en énergie, capables de fournir de l’électricité à tout un quartier, de produire de l’eau potable et d’émettre un signal Wi-Fi. Autant d’espaces « bleus » dédiés à la population de tous les pays où Bolloré Africa Logistics intervient. Si Vincent Bolloré quitte l’Afrique, la philanthropie de ses successeurs sera sans nul doute une vertu moins douce, moins patiente, et beaucoup moins désintéressée.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Documentation partielle :
– Vincent Bolloré, une histoire de famille – Un livre de Jean Bothorel aux éditions Jean Picollec – 193 pages – 16€
– Fondation Deuxième Chance : https://www.deuxiemechance.org
Documentation connexe :
– Dieu – La science Les preuves – Un livre de Michel-Yves Bolloré & Olivier Bonnassies aux éditions Tredaniel – 577 pages – 24€
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