Personne ne la situe sur une planisphère mais tout le monde connait son nom. Comme Bornéo… Pâques… ou Zanzibar… l’île de Socotra est de ces endroits mythiques dont l’existence semble encore à prouver. Véritable monde… Unique et sans pareil… Un pays en soit…

Posée tel une caillou perdu dans le Golfe d’Aden, Socotra intrigue depuis des siècles, lorsque déjà les navigateurs antiques la nourrissaient de mille fables et légendes. Marco Polo assure dans son journal que ses habitants pouvaient orienter les vents à leur gré et qu’ils étaient « les enchanteurs les plus habiles du monde »… Alexandre Le Grand évoque Socotra pour les vertus thérapeutiques de l’Aloe succotrina et la sève rouge de ses dragonniers… L’isolement, les vents contraires et les courants inverses rendaient alors son accès difficile, voire impossible une grande partie de l’année, permettant le maintien d’une flore exceptionnelle parmi laquelle de nombreuses espèces appartiennent encore aux temps archaïques du Gondwana, ce continent formé il y a six cent millions d’années avant d’être fracturé entre l’Afrique, l’Europe et l’Asie.

« Aéroport du bout du monde *
Déjà là le dragonnier étend son houppier
Façade gauche recouverte de ses noueuses branches
Les serpents-branches glissent le long du mur
dans une peinture naïve,
annonçant la couleur
En arrière-plan
Les sommets d’Haggier
En premier plan
Des arbres-bouteilles en fleurs »

Socotra est l’un des plus inestimables écrins de biodiversité terrestre. Hôte d’une pépinière d’espèces au moyen de laquelle Charles Darwin aurait pu faire carrière sans aller voir ailleurs, la renommée mondiale de ses richesses forestières étonne par son exception autant que son unicité. L’île regorge du plus grand nombre d’arbres endémiques de grande tailles, les fameux dragonniers à branches arborescentes qui s’élancent vers l’azur, pareils aux gigantesques parasols d’un monde imaginaire. Leur concentration pourrait s’expliquer par l’isolement géographique des lieux, un climat favorable et l’existence de roches aux propriétés rares ; le mystère demeure toutefois et continue d’intriguer les botanistes. Mais géographie et climat ne suffisent pas à expliquer la magie…

… Il y a sur Socotra une richesse infinie d’Utopie. Celle de Thomas More – ancien Lord chancelier d’Henri VIII – qui, inventeur de l’utilisation moderne du mot, en utilise la valeur grecque (ou et topos), voulant dire nulle part. L’Utopie de More rejoint celle de Socotra à travers l’abolition de l’histoire dont l’île semble être sujette, puisque tout y donne l’impression d’un oubli propre au sentiment de n’être précisément nulle part, pas-même là où l’on est, sans davantage se souvenir y être venu. Nous savons depuis Homère que chaque île commence avant l’île ; le voyage fait partie intégrante de son âme et ses côtes s’engagent en nous au moment d’appareiller. Certains dieux y sont même nés…

« Suivre la route côtière
Deux rochers rouges
Se dessinent
Mamelons flamboyants
Au soleil couchant »

… Oui ! Certains y sont bel et bien nés, là où d’autres y furent simplement éduqués ; citons Zeus, consigné en Crète par sa mère souhaitant faire obstacle à l’appétit cannibale de son époux : Chronos, le dévoreur d’enfants. C’est ainsi qu’une île sauva le dieu des dieux. Si l’on veut bien saisir cela, entrer dans cette dimension du salvateur insulaire, il est simple d’observer que l’eau est intrinsèque à la mythologie, c’est aussi elle qui dessine la terre, jamais l’inverse. Voilà ce qu’illustrent Benoît & Cécile Palusinski dans leur livre Socotra – Des dragonniers et des hommes : toute île est un enjeu crucial, elle nous entretient d’un paysage… d’un village… d’une maison particulière ou d’un palais… l’insularité est chaque fois le maître d’œuvre d’espaces justifiant des rencontres privilégiées, autant d’endroits où, très vite, l’affectif et le vécu occupe une place prépondérante, loin, très loin de l’arrivée du Dies Irae.

« Cimetière en bord de mer
Trois tombes, des ossements,
Poteries, fragment de bronze
Pierres tombales
Gravées du nom du prophète Mahomet
Dans les grottes troglodytes
Mourir
Rejoindre l’éternel océan »

Oasis fantomatiques décimées entre rochers et dunes blanches… Falaises abruptes et larges plages… Socotra confère une diversité impressionnante qui semble avoir été dessinée pour le plaisir esthétique de la photographie. Les clichés de Benoît Palusinski ne sont pas de simples reproduction d’images réelles. Ils dévoilent avant tout le caractère d’une île marquée par l’empreinte des contrastes. Le but de ce livre est de les mettre en relief, en images et en contre-images. 37 % des 825 espèces de plantes présentes à Socotra ne se trouvent nulle part ailleurs dans le monde. « Parmi ces espèces endémiques, il en est une particulièrement exceptionnelle : le dragonnier de Socotra, emblématique de l’île. Mais aujourd’hui, habitants, comme scientifiques, s’inquiètent de l’avenir du dragonnier. Ces arbres sont décimés par des tempêtes de plus en plus intenses, tandis que les jeunes plants sont avalés par les chèvres. Si rien n’est fait, tous auront disparu en quelques décennies ! »**

« Penser alors que dans cent ans
Ne restera plus qu’une moitié
De cette verte mer.
Boule dans la gorge
Ravaler l’eau salée
Geste de Sana et Méké vers le ciel
La lune est là  !
Hâtons-nous lentement »

« Si Platon a son utopie [on y revient] et les poètes Arabes aventuriers ont leur désert, Ibn Tufayl son île, et Milton son paradis, Cervantès ses montagnes et ses rivières, Marquez ses forêts et ses jungles, Benoît et Cécile Palusinski ont créé chacun leur propre paradis, en mots et en images. »*** Un livre en trois dimensions linguistiques (français/anglais/arabe) et deux visuelles (noir & blanc), manière de revenir à l’essentiel d’émotions brutes ; le monochrome et la poésie sont les premiers langages du photographe : l’absence de couleur l’oblige à l’utilisation d’autres techniques pour faire passer son message ; il est alors question de lignes… de textures… de formes… de perspectives…  et du souvenir que le beau, y compris et surtout pour soi-même, est toujours indispensable, a fortiori dans une bibliothèque.

* Tous les poèmes sont de Cécile Palusinki
** Citation extraite du livre
*** Citation extraite de l’introduction signée Mohammed Jameeh

Romain d’H. LAND
© Janvier 2024 – Bretagne Actuelle

Socotra – Des dragonniers et des hommes, un livre de Benoît (photographies) & Cécile (textes) Palusinski, préface Michel & Vincent Munier aux éditions Melrakki – 147 pages noir & blanc – 42,00€

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