Etonnant Roland Halbert ! Le poète nantais a l’art de nous entraîner, avec ses textes, sur des chemins inattendus, à la découverte de trésors de l’art ou de la musique. Voici qu’aujourd’hui il réserve un sort à Michel-Ange Merisi dit Le Caravage ou Caravage (1571-1610), peintre lombard dont « les toiles parlent le suggestif patois des couleurs et de l’équivoque des signes ».
Roland Halbert n’a pas lésiné sur les moyens. Il a consacré cinq années, entre 2010 et 2015, à l’élaboration de cet imposant livre/album sur Caravage, prenant le soin d’aller lui-même à Rome, à Naples, à Paris, sur les traces du grand maître italien. Son livre s’articule autour de 13 tableaux de Caravage dont il fait une approche poétique en treize « chants » (Halbert fait danser les mots sur la page et prend plaisir à y glisser parfois des notes de musique). Ces chants sont accompagnés d’un « carnet romain », journal de ses lectures et de ses visites in situ.
Caravage, affirme le poète, est « le peintre de l’ENTRE : entre la nuit et le jour, entre la rue et la légende dorée, entre le profane et le sacré ». On découvre, en effet, treize tableaux à consonance biblique (ou pour le moins religieuse) dans lesquels vibre souvent une forte sensualité. Il n’est pas surprenant, à cet égard, que Roland Halbert cite en exergue ces mots de Nikos Kazantzaki : « Je rassemble mes outils : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher, l’esprit ».Ce qui vaut pour Caravage vaut pour le poète nantais qui est, avant tout, ce poète des cinq sens qui a trouvé dans le haïku un art poétique à sa convenance. Il en sème plusieurs à l’intérieur de ce livre, dont certains à connotation érotique : « Voisine coquine,/viens vite au verger./ – Un abricot brille ». Ce haïku accompagne « La corbeille de fruits » de Caravage.
Un livre à lire « entre les lignes »
Les tableaux du maître lombard sont en effet l’occasion (le prétexte ?) pour le poète de parler de lui et de son propre univers. Son livre, comme il le confie lui-même, est un livre à lire « entre les lignes ». Contemplant le « Saint Jérôme écrivant » de Caravage, il écrit : « Mon encrier est un puits noir/de voix soufflées/au creux des veilles ». Ou encore : « Mais comment pourrais-je vieillir/quand il me reste tant de livres à lire ». Commentant « Saint François recevant les stigmates », il a ce haïku : « Me reconnaissez-vous/couché à la renverse/plus léger qu’un herbier de simples ». A la vue de l’ange musicien dans le tableau « Repos pendant la fuite en Egypte », ces mots lui viennent : « La musique me tient /– matin et soir ensemble – /les yeux grands ouverts/en une veille éternelle ». Devant « Jeune saint Jean-Baptiste au bélier », il fait cet aveu : « Je prends soin de m’écarter/des itinéraires recommandés/pour m’engager seul/sur le sentier des chèvres ». Et quand il s’agit d’approcher poétiquement « L’autoportrait en Bacchus malade », c’est un autre autoportrait qui se lit entre les lignes, celui du Halbert hospitalisé (déjà présent dans L’été en morceaux, en 2018) : « Pas la grande forme !/Je me tiens au bord du monde en ruine/et de sa morne infirmerie ».
Ce livre ravira ceux qui aiment cette poésie-là mais aussi toux ceux qui veulent en savoir plus sur Caravage. Roland Halbert multiplie en effet les investigations et traque, dans les musées ou les lieux inspirés, la trace de ce peintre novateur (malgré le « classicisme » apparent de ses tableaux). On prend aussi beaucoup de plaisir à découvrir Rome sous un jour inattendu quand le poète nous parle de ses déambulations, de sa quête, de ses rencontres : avec la jeune prostituée Marta ou avec la mendiante du Latran. « Elle est là, sans âge, avec sa bosse monstrueuse et son bâton de bois (…) Pas un regard pour la pauvresse ! A quelques pas, la statue de François d’Assise ».
Le livre s’achève par l’étonnante rencontre avec un graffeur romain qui avait « détourné » une affiche de Ernest Pignon-Ernest montrant Pasolini tenant le cadavre de Pier Paolo. Et soudain affleure l’idée que les Caravage d’aujourd’hui créent des œuvres éphémères sur les murs avec, parfois, des bombes aérosols dans leurs mains.
Pierre TANGUY
Lacantique de Caravage ou la seule gloire de la couleur, Roland Halbert, éditions FRAction, 160 pages, 25 euros.
Roland Halbert publie parallèlement Du fruit défendu (25 haïkus), un tiret à part extrait de l’ouvrage sur Caravage auquel ont été ajoutés huit haïkus, éditions FRAction, 39 pages, 15 euros.











