Certaines bandes dessinées relèvent d’une poésie romantique. Elles s'opposent au classicisme habituel et mettent en valeur les passions, les sentiments forts et l’enthousiasme. En voici trois condamnant la raison au bénéfice de la passion.

Les amours trop lisses font rarement les meilleures histoires. Mieux vaut parfois l’imbroglio de situations complexes et imprévues. Aucun romantisme n’est véritablement absolu, et certaines vengeances peuvent aussi être bienvenues. Voici trois bandes dessinées soucieuses de rendre hommage au lyrisme sans en avoir l’air. Inutile toutefois de voir la vie en rose. A la différence de l’amour, le romantisme est polychrome.

Saudade de Vincent Turhan

Après la magnifique adaptation du roman de Richard Wagamese, Les étoiles s’éteignent à l’aube (Sarbacane – 2022), Vincent Turhan revient avec une intrigue cinématographique. Salle de cinéma à l’ancienne… Fauteuils rouges… Moquette à motifs… L’endroit va bientôt devenir la toile de fond d’un polar sombre entre nostalgie et action ; l’auteur nous y projette dans une fiction digne d’un grand film.

L’été touche à sa fin et les vacanciers désertent la station balnéaire ou Alma et Rio tiennent un vieux cinéma d’art et d’essai. Luz, la jeune ouvreuse, et Scardo, le barman, font partie du décor. Les quatre amis se préparent à la commémoration des cinquante ans de Saudade, film qui a particulièrement impressionné Alma, et à propos duquel une rétrospective est prévue. Mais ! Deux barbouzes en cavale se réfugient dans le cinéma avec un sac de billets de banque.

Vincent Turhan joue la carte du 7ème art jusque dans la mise en scène : plans américains… contreplongées… éclairages des années 1950… couleurs délavées comme celles d’un ancien film… L’atmosphère alterne entre une douceur chaude et la brutalité nocturne de l’impressionnisme. À la fois nostalgie du cinéma d’antan et spleen des rêves oubliés, ce roman graphique hybride, sensible et vibrant, nous rappelle que la vie n’est pas toujours du cinéma. Silence… Moteur… Action !

Une toute petite conversation de Camille Anseaume & Cécile Porée

Le sujet abordé ici est celui d’une question simple nourricière d’une réponse difficile. En cas de grossesse non planifiée, qui décide de la marche à suivre lorsque les futurs parents ne sont pas d’accord ? Comment prendre la décision et pour quelle raison ? Installons-nous confortablement sous une couette moelleuse, une boisson chaude à portée de main, et savourons le développement.

Alors qu’ils sont amants, Camille tombe enceinte de Sébastien par accident. Dans ce couple (qui n’en est pas vraiment un) leur désir s’oppose et finalement un choix s’impose : Camille poursuit sa grossesse et Sébastien passe son chemin. Quatorze ans plus tard, chacun revient sur sa version des faits après un très long silence. Ce sera le début d’Une toute petite conversation emplie de bienveillance et de tendresse.

Le scénario et les dialogues ressemblent à ceux d’une réalité plausible. Les questions sont les bonnes. L’ensemble est fluide indispensable pour un tel sujet et il en émane un parfum de quiétude. L’illustration est agréable, expressive, claire, douce, avec un jeu de couleurs pertinent autour de la calligraphie des conversations entre Camille et Sébastien. Cette toute petite conversation est une réussite au format d’un roman graphique à lire ou/et à offrir

Deryn Du de Guillaume Sorel

Surprise effrayante et singulière, Deryn Du fait penser à une histoire d’Edgar Allan Poe scénarisée par Stephen King ; l’ambiance dramatique se retrouve dans un graphisme ourlé d’ombres en constitution d’effets spectraux. Les personnages ne sont pas en reste, avec des trognes proches du cinéma de genre du siècle dernier.

Une baleine s’est échouée sur le rivage d’un bourg paisible. Son flanc présente d’étranges morsures. S’ensuivent moult évènements tous plus inexplicables les uns que les autres. Dans ce village gallois bientôt en proie à une série de crimes, la police piétine, aucune piste, seul un jeune touriste curieux cherche d’improbables indices. Il investigue. Mais trouvera-t-il ? Et quoi ?

Le trait de Guillaume Sorel est reconnaissable entre mille. Un maniérisme baroque construit sur de multiples courbes et contre-courbes s’opposant les unes aux autres. Nous sommes loin du réalise formaté habituel, en d’autres termes : Guillaume Sorel dessine, et l’on s’en réjouit. C’est à la faveur de ce dessin hors-pair que le lecteur fait corps avec l’histoire. La planche au papillon bleu de la page 36 doit-être envisagée comme un chef-d’œuvre. Ce n’est bien entendu pas la seule. Tout est esthétique dans Deryn Du. Romantique. Féérique. Magnifique.

Georges-Rémy de SAINT-AVIT
© Novembre 2025 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle

Saudade – Un roman graphique de Vincent Turhan aux éditions Sarbacane – 172 pages couleur – 25,00 €

Une toute petite conversation – Un roman graphique de Camille Anseaume & Cécile Porée aux éditions Delcourt/Encrages – 216 pages couleur 173 x 237 mm – 20,50 €

Deryn Du – Une BD de Guillaume Sorel aux éditions Aire Libre – 136 pages couleur – 25,00 €

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