Kerouac débarque à Brest le 7 juin 1965 à la recherche de ses origines bretonnes. L’écrivain Pierre Adrian le raconte dans un livre qui est aussi une approche sensible de la grande ville du Ponant et du Finistère intérieur.
Pierre Adrian aime partir en quête de personnalités ou d’auteurs qu’il aime. Il l’a fait avec Pasolini (La piste Pasolini, Les Equateurs, 2015), avec Cesare Pavese (Hotel Roma, Gallimard, 2024) mais aussi avec Xavier Grall dont il a préfacé une réédition de L’inconnu me dévore (Les Equateurs, 2018 ). Le voici aujourd’hui sur les pas d’une des figures emblématiques de la Beat Generation. Jack Kerouac, en effet, a voulu savoir d’où venait son patronyme à consonance bretonne. Il s’envolera pour Paris avant de rejoindre Brest en train. Un saut dans l’inconnu. Il se perdra dans les bistrots de la ville et pliera bagages très vite. « Il s’est emmerdé et il est reparti, c’est tout », s’exclame la patronne d’un bar du quartier brestois de Recouvrance rencontrée par Pierre Adrian lors de son enquête. Kerouac, lui, racontera en 1966 son escapade dans son livre Satori à Paris (Folio, 1993) où il parle aussi, bien sûr, de Brest. « Kerouac n’avait pas été tendre avec la ville qu’il avait décrite par une pluie d’épithètes hostiles, allant du sinistre au lugubre », fait remarquer Pierre Adrian. Mais, surtout, Kerouac n’ira pas où il aurait pu et dû aller, à l’intérieur des terres, du côté du Huelgoat et des Monts d’Arrée.
Lui, Jean-Louis Lebris de Kerouac, « Prince de Bretagne », comme il s’amusa toute sa vie à la proclamer, note Pierre Adrian, avait « un ancêtre, un mauvais garçon, qui avait fui Huelgoat et les ennuis en 1720 et s’était marié au Québec dix ans plus tard ». Kerouac aurait pu remonter dans sa généalogie s’il avait répondu à l’invitation du barde breton Youenn Gwernig (exilé à New-York et qui l’avait rencontré) de venir en Bretagne sur les traces de ses ancêtres. Rendez-vous manqué de l’année 1967. Kerouac mourra deux ans plus tard.
Un livre sur Brest et aussi sur Huelgoat et les Monts d’Arrée
Toute cette histoire est peu ou prou connue et Pierre Adrian n’apporte pas là-dessus de révélations particulières. En réalité, il faut appréhender son livre comme sa propre quête du personnage de Kerouac mais aussi comme une forme de pèlerinage intime au cœur de la ville de Brest. « Voulant parler de Kerouac, j’avais écrit un livre sur Brest », affirme même l’auteur. Il faut dire qu’il y avait de bonnes raisons à cela. Pierre Adrian a raconté dans un précédent livre (Que reviennent ceux qui sont loin, Gallimard, 2022 ) son attachement au pays des abers dans le Nord-Finistère où il passait, enfin et adolescent, ses vacances dans une maison de famille. Brest n’était pour lui qu’une escale sur le chemin menant à Plouguerneau ou ailleurs. « J’étais un vacancier sans une seule goutte de sang breton, et je cherchais encore une raison, une justification à mon attachement sentimental pour le Finistère », écrit-il aujourd’hui. Cet attachement, il le manifeste à nouveau en cette rentrée littéraire 2006 en publiant Le pays des étés, récit de la vente de cette maison familiale (Gallimard)
Son « satori » brestois, sur les pas de Jack Kerouac, fut donc l’occasion pour Pierre Adrian de s’approprier une ville qu’il ne connaissait pas, ou peu, et dont il nous reconstitue l’ambiance avec justesse : du quartier Saint-Marc à Recouvrance, en passant par la rue de Siam, les bars, le mythique hôtel Vauban où il logera, et, bien sûr, le port, la rade, le large… Il rencontrera beaucoup de « clochards célestes » dans cette ville où « si on vous ouvrait son cœur, c’était pour de vrai ». Cette déambulation révélera aussi quelques péripéties, permettra quelques pas de côté (du côté d’un giratoire de Kervoac à Lanmeur) et quelques embardées dans les Monts d’Arrée et au Huelgoat. Quelques entretiens féconds, aussi, pour mieux cerner le sujet, notamment auprès d’amis finistériens, Marc et Catherine.
Enfin – et peut-être fallait-il le signaler d’emblée – Pierre Adrian n’est pas parti seul. Il a fait ce périple en compagnie de son ami photographe Yann Stofer, dont une trentaine de clichés sont publiés dans ce livre. On y retrouve cette ambiance si particulière de Brest (façades de la ville reconstruite, petits pavillons, bistrots et boîtes de nuit, la gare, le port, le soleil couchant…) Oui, « Ici, c’est Brest », comme l’acclament les supporters du Stade Brestois. Le passage dans les Monts d’Arrée est également évoqué dans les photos, ainsi que Le Huelgoat et ses chaos de rochers. Autant de photographies qui nous ramènent implicitement à Kerouac, « cet écrivain du réel » comme le dit Pierre Adrian.
Pierre TANGUY
Le rêve inachevé de Jack Kerouac, Pierre Adrian, photographies de Yann Stofer, Actes Sud, 2026, 78 pages et 36 pages de photographies, 17,90 euros. Le livre a reçu le Prix Alexandre Vialatte 2026.
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