Grand prix du dernier festival de Cannes, le Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, adaptation de La femme infidèle de Claude Chabrol, est un film percutant sur les dérives d’un couple mais aussi sur la Russie de Poutine, celle du mensonge et de la corruption. Avec, en toile de fond, la guerre menée contre l’Ukraine qui viendra percuter la vie d’un ténébreux chef d’entreprise.

Zviaguintsev n’a pas donné par hasard à son film le titre « Minotaure ». Dans la mythologie grecque, ce mot désigne – on le sait – un personnage mi-homme mi-taureau symbolisant l’homme prisonnier de ses instincts violents, de sa bestialité et de ses passions destructrices. On y est de plain pied dans ce film et on pense évidemment à Poutine lui-même mais, aussi, au personnage principal de son film.

Le cinéaste russe, exilé en France, nous dépeint ici une société dont la classe dirigeante – celle associée au pouvoir de Poutine – multiplie les manipulations et pour laquelle les vies humaines peuvent n’être que des monnaies d’échange. Voilà en effet que Gleb, chef d’entreprise, doit envoyer quatorze de ses salariés à la guerre en Ukraine, la fameuse « opération spéciale », selon les volontés exprimées par le pouvoir central relayé sur place par un maire véreux. Gleb imagine alors un stratagème machiavélique pour épargner son entreprise. Pendant ce temps, sa femme Galina le trompe : un adultère qu’il se fera confirmer par un indicateur et qui constituera la trame de ce film jouant en permanence sur ces deux tableaux : le couple, la guerre.

Interdit en Russie

Au bout du compte, on ne peut qu’être saisi par cette comédie noire (aux allures à  la fois  de polar et de drame psychologique), fable contemporaine sur le mensonge et l’opacité. Le grand cinéaste russe (62 ans) atteint ici le sommet de son art pour ce film tourné en Lettonie et dont l’action se situe en 2022. Ses deux derniers films avaient déjà confirmé ses grandes qualités de réalisateur et de scénariste En 2014, il racontait dans Leviathan les tribulations d’une expropriation sur fond de corruption et d’injustice. En 2017, son film Faute d’amour avait obtenu le Prix du Jury à Cannes, un film sur la déchirure d’un couple entraînant la disparition de son enfant.

Aujourd’hui, le voici face au pouvoir poutinien qu’il a interpellé en ces termes à propos de la guerre en Ukraine, lors de la remise des prix à Cannes le 19 mai 2026 : « La seule personne qui puisse mettre fin à cette boucherie est le président de la fédération de Russie. Le monde entier attend cela ». La réaction du Kremlin ne s’est pas fait attendre puisque son film a été interdit dans les salles en Russie ». Andreï Zviaguintsev a immédiatement rétorqué dans un communiqué : « Je n’ai pas voix au chapitre de même que ne l’ont pas non plus des millions de citoyens russes. Parce que vous n’avez jamais entendu leurs voix ».

Pierre TANGUY

Minotaure de Andreï Zviaguintsev, avec Iris Libideva, Dmitri Mazourov (acteurs principaux). VO, Durée 2 h 20

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Drame