Avec Le Syndrome de l’iceberg, Paul Rey pose une pierre à l’édifice de la science-fiction crédible. Il s’agit d’un thriller technologique dont la projection futuriste semble déjà faire partie du monde actuel.
Pas de méprise. Le syndrome de l’iceberg n’a rien à voir avec le réchauffement climatique. Et tant mieux ! Il est ici question de bouleversement civilisationnel. À l’heure où l’intelligence artificielle envahit l’actualité, Paul Rey apporte sa contribution au débat par le biais d’une histoire familiale. Nous sommes en 2055, les Occidentaux multi connectés développent une maladie qui isole ceux qu’elle atteint dans un monde virtuel difficile à intégrer par les médecins. Une lecture glaçante à l’aune de ce qui nous attend… A moins que nous n’y soyons déjà.
Anticipation froide et bouleversante
Ezra est développeur de jeux vidéo dans la Silicon Valley. Il reçoit un appel de France. Son père s’inquiète parce que sans nouvelle de Yan. Sitôt revenu à Marseille, Ezra renoue avec un passé qu’il avait fui. A la recherche de ce frère disparu, son enquête le mène jusqu’à un psychiatre lui faisant part d’un mal étrange surnommé « le syndrome de l’iceberg » ; l’affection consiste à ne plus parler qu’à des objets, connectés pour la plupart, et les malades n’entendent que des voix ne leur refusant jamais rien : elles ne savent pas dire non. Ces élans vocaux sont programmés dans tous les objets électroniques dont personne de peu désormais se passer, au point d’affecter les plus fragiles à la manière d’un autisme social. Le scénario étonne… Il est fouillé… Prenant… Subtil… Nourri de multiples ramifications… L’évolution des personnages captive et l’intrigue accrocheuse sur les véritables enjeux de l’intelligence artificielle, laisse à croire que nous sommes au début d’un bouleversement… Trouble… Mystère… Suspense… Rebondissements… Rien ne manque.
De l’homo sapiens à l’Homme augmenté
Pour les partisans – et bientôt adeptes – du transhumanisme, l’évolution de l’espèce humaine est en chemin vers la machine. Les nouvelles technologies pourraient en effet donner naissance à un homme (dit) augmenté, aspirant vivre des siècles en interfaces cérébrales avec les ordinateurs. Le débat suscite divers points de vue et leur lot de questions est avant tout d’ordre éthique. Voilà le thème réel de cette bande dessinée. L’humanité se rapprochera-t-elle (ou pas) du Meilleur des Mondes (d)écrit par Aldous Huxley ? Le futur a-t-il (encore) besoin de l’homme ? Et surtout ! L’homme augmenté peut-il prétendre à une perfection qui vaudrait la peine d’être vécue ?
Moult superlatifs pour un véritable talent
Après Jardin d’hiver, Paul Rey séduit une nouvelle fois par son graphisme minimaliste, froid et figé ; son trais est sec, vif et approximatif – ce qui, dans son cas, relève d’un compliment ; l’ensemble coloré de tons pastel offre un rendu souple, presque méditatif, sans agressivité malgré la violence du sujet ; un véritable style facile à larder de superlatifs évoquant l’indéniable talent de son auteur. Les inconditionnels de la bande dessinée franco-belge, en particulier ceux de la Ligne Claire, rechigneront peut-être ; en revanche, les amateurs d’anticipations décalées y trouveront à coup sûr leur bonheur. Alors ! Faut-il lire Le syndrome de l’iceberg ? Oui. Sans hésitation. Pourquoi ? Parce qu’il donnera envie de découvrir Jardin d’hiver paru chez le même éditeur. Et quand un livre vous mène vers un autre, il n’est à n’en pas douter une belle réussite.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Décembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Le syndrome de l’iceberg, une bande dessinée de Paul Rey aux éditions Sarbacane, 192 pages couleurs (21,5 x 29 cm) – 28,00 €












