Nous est donné l’occasion de croiser encore l’ombre d’Antonio Otero Seco entre la place Hoche, l’université et les rues grises de Rennes : « la ville du brouillard, du calme et de l’ennui ». C’est lui qui le dit et les éditions La Part Commune fait bien de nous donner à lire ce livre, plutôt ce corpus dont Garcia Lorca est le titre mais pas l’unique centre.

Ce livre est un corpus, une œuvre nécessaire et mémorielle au très bon sens du terme. Un corpus contenant donc plusieurs centres. Commençons par celui sans qui le livre, l’objet livre veut-on dire, n’aurait pu exister : Yves Landrein, récemment parti et à qui Bretagne Actuelle a rendu un hommage qu’il faudra rendre encore.

Yves Landrein a voulu ce livre que le peintre Mariano Otero a suggéré autour du fameux dernier entretien que son père, Antonio Otero Seco, a fait paraître dans le Mundo grafico daté du 24 février 1937.

Mariano Otero, c’est le fils et le fil d’Ariane de ce livre qui a tellement de centres. Ses portraits de Lorca au feutre ou à l’encre de Chine séquencent en plus des photographies ce que l’ouvrage aurait pu avoir d’hétéroclite. L’unité vient de ces dessins doux et finalement joyeux, lorquiens en diable !

Mariano Otero, Yves Landrein et Antonio Otero Seco. Troisième centre de cet ouvrage. En 1939, Otero Seco sera emprisonné, accusé de « campagne journalistique particulièrement active contre le mouvement national, d’apologie de la cause marxiste et d’incitation à la lutte armée contre l’Armée nationale ». Il réussira à s’enfuir « dans des conditions dignes d’un film et passe la frontière déguisé en prêtre ». Vers Paris d’abord, puis Rennes.

Voilà qui nous fait apparaître que Don Antonio, comme ses étudiants le nomment, ce professeur de l’université n’a pas été suffisamment vu, sous ses costumes droits et son béret penché, au-delà de sa qualité d’exilé, « le soleil défunt sous les paupières » dit Albert Bensoussan. Il n’a pas cessé d’écrire à Rennes « comme c’est triste de dire « là-bas » et surtout a-t-il sans relâche décrit la nécessaire fraternité entre les vivants et les morts. Ce trait d’or entre le cimetière de l’Est où il repose depuis 1970 et l’Espagne lyrique qui ne fut pas qu’un songe.

Otero Seco s’avère l’ambassadeur constant de Lorca, son témoin, son double inversé, qui, dès qu’il le peut, fait refleurir la « citronneraie / Seins où tètent / les brises de la mer ». (La Bretagne par un certain point, poétique et culminant, font se rejoindre Garcia Lorca et Corbière, au point « jaune des amours », ceci dit en passant!)

Donc, et c’est le centre décentré du livre, son titre même, le dernier interview de Lorca. Réalisé par Otero Seco qui se demande longtemps s’il doit être publié. Ce n’est ni superstition ni crédulité. C’est pour ne pas voir la mort de Lorca en face, comme on refuse d’envisager l’absurdité et la férocité quand elles sont œuvres humaines, commanditées de surcroît.

Lorca parle peu dans ce dernier entretien. Il parle avec Otero Seco et assisté par  son avocat. C’est dire l’inimaginable ambiance. L’entretien est court, resserré, musclé. La publication le sertit donc au sein d’un appareil multicentré : on ne parle que de Lorca mais parlant de Lorca, c’est Antonio Otero Seco qu’on  dévoile.

À travers des textes ou des articles – au Monde notamment, le réfugié rennais nous plante le décor grenadin ou les dernières heures dans le carmen de Falla : « une profonde amitié, sincère et ancienne, où entrait une mutuelle admiration, unissait les deux grands artistes » dixit Otero Seco qui cite Lorca, dissémine ses vers dans une sémiologie ouverte et poétique, rien ici de rébarbatif : l’explication du poème est un autre poème ! Le chant sur le chant est un chant ! La romance est un sublime pacte entre les hommes : « Sur des petits chevaux/ déguisés en panthères/ les enfants mangent la lune/comme si c’était une cerise ».

La lune, enfin, est cet autre centre de ce livre bilingue, et du destin lorquien.

La lune, ce cimetière des enfants morts d’Espagne. La lune qui faillit se décrocher du ciel pour ne pas assister au coup de fusil poéticide. La lune est finalement le centre dur et doux du livre dont les auteurs, on le voit, sont multiples : Jean-François Botrel, élève d’Otero Seco et professeur émérite de Rennes 2, Albert Bensoussan professeur d’espagnol, écrivain et traducteur de Delibes et d’autres dont on ne peut injustement pas tous les citer.

Antonio Otero Seco nous redonne à vivre les derniers mots de Lorca. C’est sa voix qu’on entend encore demander au plus fort de la nuit maléfique : « Et avec une lune si lumineuse, vous allez me tuer ? ».

N’écoutons pas que ses derniers mots sous la lune à un seul coup. Asseyons-nous au « Café Colon et dès l’instant de son arrivée, on n’entendait plus que lui, dans un silence respectueux et admiratif, au centre d’un cercle d’auditeurs qui grandissait de minute en minute allant jusqu’à occuper quatre ou cinq tables du café. Federico aimait parler, glissant dans la conversation de fréquentes saillies qu’il était le premier à ponctuer de grands éclats de rire ». Federico Garcia Lorca riait !

Et riant à notre tour, regardons le ciel chaque nuit avec ce livre ouvert entre les mains. Ce ne sont pas l’ombre de nos doigts que nous y voyons, mais l’ombre portée d’Antonio Otero Seco, d’Yves Landrein, de Mariano Otero*, à la plume et au pinceau si vifs, et celle, ombre majuscule et riante, ombre solaire, de Federico Garcia Lorca.

Gilles CERVERA

*Actualité double pour Mariano Otero : ce livre et une exposition estivale à Dinard : Galerie Vue Sur Mer.

Antonio Otero Seco « Écrits sur Garcia Lorca dont sa dernière interview ». Dessins de Mariano Otero. Parus aux éditions la Part Commune, 220 pages, 16€

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie Essai