Des livres qui vous poignent au cœur, lus à pages hâtives et dans l’appréhension vive et cependant contradictoire qu’ils soient bien trop vite finis, il n’en existe pas tant que cela. C’est pourtant l’un d’entre eux qu’il me semble avoir découvert tandis que je lis, gorge sèche, mains un peu tremblantes, Les Ironies du destin de Yann Le Meur.
L’auteur n’est pas exactement un inconnu en Bretagne. Musicien de haut vol dans les années 70 et 80, il a tiré de cette expérience fondatrice la matière profonde d’un très beau premier livre, Sonneur, publié chez Coop-Breizh, son éditeur déjà, en 2002.
Les Ironies du destin confirment cette somptuosité de plume marquée par l’élégance discrète et le raffinement souverain. Surtout, elles vont au-delà. Neuf destinées ici contées nous conduisent du côté de la part sensible, parfois déchirée. Nous sommes à Châteauneuf -du-Faou et ses proches environs, le canal déroule le flot pâle de ses eaux étroites. Non loin, il y a Spézet, Saint-Hernin, la Montagne d’ Arrée. Parfois, on s’aventure un peu plus loin, dans le Léon ou dans le Morbihan mais partout l’on est dans un pays de l’âme, une terre habitée par la présence forte de ceux qui y sont passés et dont Yann Le Meur traque, en grand portraitiste, les traces mémorielles.
Il évoque, entre autres, l’étrange destinée de Paul Sérusier, peintre génial et maladif, qui éprouva tôt le besoin de quitter Paris pour Huelgoat puis Châteauneuf pour continuer à imprimer sur ses toiles son geste de symboliste qui préférait suggérer qu’imposer. Les autochtones moquaient ce bohème, sa tenue vestimentaire, sa longue houppelande de bure, les enfants lui jetaient des quolibets mais les plus avisés l’admiraient en secret.
Plus touchant que tous, le récit consacré aux Forges d’ Hennebont (en fait à Izinzac- Lochrist, sur la rive opposée du Blavet) tord le coeur. Yann Le Meur brosse avec infiniment de talent le portrait d’une famille corse contrainte de s’installer au début du XXème siècle aux portes de ce bagne industriel où des paysans sans terre venaient vendre leur force de travail et leur santé dans des conditions inhumaines. Ce texte, lumineux, est à l’image de l’ensemble du recueil : il évoque des ombres infiniment vivantes, des terres originelles gorgées du sang des hommes, quelques figures obsédantes. Comme tel, il est d’une troublante beauté. Jamais éloigné de la peinture de la douleur, il est surtout lourd d’amour, de fidélité, de mémoire pour l’avenir.











