La Flèche Ardente est la suite du Rayon « U », histoire publiée en 1943 sous le pinceau et la plume d’Edgard P. Jacobs, père de Blake er Mortimer. L’énigmatique intrigue trouve son explication quatre-vingts ans plus tard… Cela valait-il la peine d’attendre si longtemps ?

Huit décennies auront été nécessaires pour connaître les arcanes mystérieuses du Rayon « U », bande-dessinée mythique perdue dans la mémoire de nos grands-parents. Les héros sont inspirés par ceux de la série Flash Gordon, un comic trip américain interdit sous l’Occupation allemande. Une suite était prévue, mais Jacobs fit son deuil de la censure nazie en s’intéressant à d’autres projets. Il avait de nouveaux personnages en tête. Ainsi naquirent Blake et Mortimer.

Un dénouement tant attendu

Babylos III, cruel empereur d’Austradie, confie une mission au général Robioff : s’emparer des Îles Noires et de leur gisement d’uradium. Militaire inflexible, Robioff a pour feuille de route la domination de l’Austradie sur son ennemi juré, la Norlandie. Pendant ce temps, en Norlandie, le professeur Marduk présente le rayon « U » aux membres du Grand Conseil… Voilà pour les premières planches publiées en 1943 dans l’hebdomadaire belge Bravo ! L’épilogue mentionnait l’aube d’une ère nouvelle au moyen d’une pierre de Vie promettant à son possesseur de devenir l’égal de Dieu. Puis rien jusqu’en 2023…

… Mais ! Car il y a toujours des « mais » salvateurs. Les protagonistes créés par Edgar P. Jacobs sont désormais de retour. Jean van Hamme reprend les rênes de l’histoire dans une suite intitulée La Flèche Ardente ; véritable défi, puisque le Rayon « U » est l’un des récits fondateurs de la science-fiction en bande-dessinée. Au reste, succéder à Jacobs est une réelle gageure, d’autant qu’il s’agit d’imaginer le dénouement tant attendu d’une intrigue où la gent féminine est quasi absente en raison d’une loi belge fort restrictive à l’égard de certaines représentations…

…  Les bande-dessinées des années 1940 projetaient la femme selon des stéréotypes propres à l’époque : coiffures hollywoodiennes… allure charmante et fragile… syncope de circonstance dans leurs élans énamourés face à un machisme de bon aloi… Oui ! L’homme se devait impérativement de protéger le « sexe faible », raison pour laquelle les scénaristes préféraient les héros masculins, plus conciliants à profiler du fait qu’ils n’étaient soumis à aucune improbation ; d’où Tintin & le Capitaine Haddock par Hergé, Spirou & Fantasio par Rob-Vel et Franquin…, Alix & Enak de Jacques Martin…  ainsi que les fameux Blake & Mortimer d’Edgard P. Jacobs.

Un charme baroque et vintage

Bien qu’il ait conservé les références aux poncifs féminins d’après-guerre : des femmes toujours ravissantes sujettes à quantité d’hommes faisant face à moult rebondissements improbables qui les mènent vers un happy end de rigueur ; Jean van Hamme a toutefois choisi de ne pas sacrifier inutilement son histoire aux mœurs d’hier. Le résultat est un peu léger mais l’objectif atteint grâce au scénario qui s’emboîte à la perfection dans l’intrigue précédente malgré une rupture avec l’imaginaire débridé d’Edgard P. Jacobs. Circonstances, rebondissements et coups de théâtre sont d’un autre temps, celui des années 1940/50, en résulte un charme baroque appréciable pour les uns, et détestable pour les autres. Chacun jugera.

En ce qui regarde le graphisme, nous retrouvons l’idée d’une « ligne claire » colorée d’aplats moins vifs que dans le premier tome. Les décors sont réussis. Les personnages un peu moins. Leurs positionnements – que l’on pourrait appeler mise en scène au théâtre, et placement au cinéma – relèvent de nombreuses maladresses. Prenons pour exemple la planche n°11 en illustration des combats de plage (page 15) à propos de laquelle même un lecteur peu exigeant s’attend à mieux. Idem avec la bataille aérienne (page 20) où chacun reste sur l’envie d’une scène moins apathique. Déception aussi au regard de la pleine page volcanique (36) qui eut pu émettre ses matières éruptives avec davantage de conviction.

Une bande-dessinée « hommage »

Si l’on s’accorde à reconnaître que La Flèche Ardente s’adresse avant tout aux nostalgiques des premiers albums d’Edgar P. Jacobs, cette suite plaira sans nul doute. Il s’agit d’une bande dessinée « hommage » dont le passéisme graphique séduira certains. En revanche, si l’on espère une reviviscence qui pourrait motiver le lancement d’une nouvelle série comme ce fut le cas avec Blake et Mortimer en 1996, fort est à croire que cet album ne sera pas celui du tremplin souhaité. Doit-on néanmoins le lire ? Oui. Jean van Hamme est une signature incontournable, le titre sera un jour collector, mais aussi parce que c’est la seule manière de connaître enfin le mystère du Rayon « U »,  tenu secret depuis trois générations.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Le rayon « U », une bande-dessinée d’Edgard P. Jacobs aux éditions Blake & Mortimer – 47 pages couleurs – 16,50€

La flèche ardenteune bande-dessinée de Cailleaux/van Hamme/Schréder d’après Edgard P. Jacobs aux éditions Blake & Mortimer  – 47 pages couleurs – 16,50€

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