Il ne viendrait à personne l’idée d’amputer le Pays Basque, la Corse ou l’Alsace d’une partie de son territoire. Et pourtant, sous couvert de réforme territoriale, une ineptie politicienne envisage la fusion des Pays-de-Loire et du Poitou-Charentes. Ce méli-mélo frontalier priverait Nantes du rattachement à sa région histoire : la Bretagne, dont la jacobinisme parisien n’a toujours pas compris qu’elle est « une et indivisible ». Bretagne Actuelle a demandé au plus célèbre émigré breton dans quel esprit il a découvert la Bretagne et ce qu’elle lui a apporté. Manière de constater qu’au delà d’être péninsulaires et européens, les Bretons sont avant tout ouverts sur le monde, à condition qu’on ne tripatouille pas éhontément leurs frontières.
Kofi Yamgnane : « Je suis arrivé en Bretagne au mois de septembre 1964, de Lomé, avec pour seul bagage un baccalauréat mathématiques fraichement obtenu. L’objectif était de m’inscrire en classes préparatoires scientifiques au lycée Kérichen de Brest. Pendant les deux années finistériennes qui ont suivi, j’ai parcouru la région grâce à de menus travaux qui m’ont permis d’améliorer le quotidien. Je fus ainsi docker au port de commerce de Brest, j’ai participé à la cueillette de haricots verts, au battage de petits pois, à la coupe de choux-fleurs et d’artichauts, etc.
« Ce qui, moi fils de paysan, m’a le plus frappé, est que la terre est un facteur irremplaçable dans la connaissance des hommes qui en sont à la fois les esclaves et les bénéficiaires. Les mains calleuses ont toutes un passé commun : celui d’avoir étreint une dure réalité pour un maigre profit. Le manche du coupe-coupe du paysan bassar présente les mêmes aspérités que celui de la faux du paysan breton. Je crois à l’existence d’une civilisation paysanne et, si la Bretagne m’a moins dépaysé que ne l’eût fait n’importe quelle autre région de France, c’est parce que j’y ai retrouvé quelque chose de plus profond que les us et coutumes, de plus crucial qu’une histoire, de plus exigeant qu’une mythologie : le sentiment d’une obscure fraternité qui me liait à ces Bretons ; comme si le Noir que je suis retrouvait en eux un reflet de sa propre marginalité en même temps que cette alliance à la fois brutale et souveraine entre un homme et la terre qui le nourrit (même mal).
« J’ai la conviction que ce qui m’est arrivé dans ce pays ne pouvait m’arriver qu’en Bretagne et nulle part ailleurs. »
« C’est par cette alliance qui me fascine et me bouleverse encore, qu’est née l’alchimie de ma relation avec la Bretagne et les Bretons. J’aime profondément cette Bretagne et je crois qu’elle me le rend bien, car elle ne m’a pas seulement ouvert les bras, elle m’a surtout donné un nom et permis de démontrer à la France entière qu’un immigré peut la représenter aussi bien que n’importe quel autre Français. J’ai la conviction que ce qui m’est arrivé dans ce pays ne pouvait m’arriver qu’en Bretagne et nulle part ailleurs.
« Au-delà de ma certitude, j’aime la Bretagne sous toutes les latitudes et par tous les temps. De Saint-Malo et ses marées légendaires à Binic « le grain de beauté des côtes d’Armor », jusqu’à la pointe du Raz, en passant par celle de Saint-Mathieu et le Cap de la Chèvre en presqu’île de Crozon, ses îles Sentinelles, son arrière pays, Paimpont ou Huelgoat… Mais par-dessus tout, c’est à la Pointe de Pen Hir que je vais chercher inspiration et paix. J’aime les tas de pois, ces rochers déchiquetés par la mer en colère qui y pleure des larmes blanches propres à l’écume qu’elle hisse au sommet de la masse minérale. J’aime la Bretagne du vent qui hurle, du soleil qui brille, des nuages qui menacent, de la pluie qui tombe drue ou sous forme de crachin, des vagues qui grondent sur la pointe de Pen Hir… Oui, j’aime la Bretagne et les Bretons. »
Propos recueillis par Jérôme Enez-Vriad
Kofi Yamgnane
Dernier ouvrage paru : Afrique Introuvable démocratie
Editions Dialogues, 107 pages -14 €











