Il est l’un des artistes du grand Rennes musical des années 80, avec Ubik, juste après la locomotive mythologique Marquis de Sade, dont l’aura l’a attiré dans la capitale bretonne. Dans Kakikouka, Ubik et l’étoile noire, paru aux éditions Goater, Philippe Maujard raconte sa vie depuis sa petite enfance dans le XIème arrondissement de Paris, son arrivée à Saint-Brieuc puis la découverte de la musique, les petits groupes, les bals, le Rennes de la Grande époque, la création d’Ubik, inclassable et culte alliage de funk, de rock et d’électro, et la poursuite d’une vie comme une épopée.
Plus de 550 pages, carrées, entrecoupées de photos en noir et blanc, comme des respirations dans un récit hyper dense. Et on est happé par ce qui est un récit d’aventures en tous sens, de jeunesse, amoureuses, musicales, amicales, sexuelles… Philippe Maujard semble avoir une mémoire sans failles tant il se rappelle une multitude de détails qui enracine son histoire en nous passionnant. Parce que si le propos est très personnel, son parcours artistique est indissociable d’une époque dont on comprend aussi les codes et l’atmosphère en arrière-plan. On croise Philippe Pascal, récemment disparu, ou Etienne Daho ; on suit le développement des Trans Musicales, et les créations artistiques de l’auteur, souvent proches de parcours du combattant. Parfois poignantes, ces pages de l’original inventeur d’Ubik sont toujours emplies d’auto-dérision et d’une certaine bienveillance. Si Philippe Maujard pique parfois, il est toujours tendre. On rit bien souvent à sa lecture. Drôle, le livre Kakikouka (du nom du premier 45 tours d’Ubik, figurant sur son premier album Surf, sorti en 1983) a surtout un ton très libre, comme l’a toujours été son auteur. Il se veut le plus transparent et honnête possible. Il ne camoufle pas ses erreurs, ses errements, ses faux-pas et il est sincèrement heureux de nous conter ses succès et ses euphories. Si Philippe Maujard assure « ne pas avoir pensé à son style et s’être contenté de raconter les choses comme il les a senties », se dégage de son livre et de sa façon d’écrire une ambiance très personnelle. Il interpelle parfois son lecteur, anticipant ses déductions ou se justifiant sur le ton de la confidence. Et ça marche ! On est emporté vers les hauts et les bas, dans les torrents et les sur-places, dans les amours, les drames, les chagrins et les épiphanies. Une vie d’artiste dans ce qu’elle peut avoir de plus libre.
Entretien avec Philippe Maujard.
J’ai le sentiment que tu as écrit ce livre de façon très libre, mais surtout très honnête.
C’est ma vérité. J’ai respecté l’historicité mais il y a sûrement une part de subjectivité. Je ne voulais surtout pas faire de pipeau. Ça me semblait intéressant de parler aussi des échecs et des difficultés.
Tu t’es mis le minimum de barrières ?µQuand tu écris sur toi, tu écris aussi sur les autres. Alors j’ai changé certains noms parce qu’il y a des choses douloureuses. Je ne voulais pas gêner les gens mais dire la vérité.
Tu as un ton très drôle. Tu as travaillé dans ce sens toujours ?
L’humour, c’est ce qui nous sauve la vie. Le monde est tellement dur. La plupart de ce qu’entendent les jeunes, qui ont 20 ans aujourd’hui, c’est très négatif. L’humour est salvateur.
Tu as le sentiment de régler tes comptes aussi dans ce livre ?
Pas vraiment. Si tu fais allusion à l’épisode malheureux avec les musiciens qui nous ont lâchés pour Etienne Daho, c’était très dur à vivre sur le moment. Si je règle mes comptes c’est avec les musiciens mais pas avec Daho… Je ne lui en veux pas.
Tu m’avais dit que les musiciens étaient des loups ?
Un peu. Les musiciens ont besoin de bouffer et ils pensent à leurs carrières. C’est un peu chacun pour soi. Je pense que si j’avais eu un succès énorme avec Kakikouka (1983), si notre maison de disques n’avait pas merdé, qu’on en avait vendu plein, j’aurais pu offrir des conditions de vie bien meilleures à mes musiciens… Et peut-être que là, j’aurais réussi à les garder dans le groupe.
Je l’écris : à un moment je me suis dit, à Paris, que je passais 70% de mon temps à me prendre la tête sur des histoires de fric, alors qu’on aurait dû être en train de créer… Je me demandais toujours comment faire pour financer tel ou tel truc… Le rôle de l’argent est très important dans ce métier.
L’originalité et la liberté totale se dégagent de ton livre. Tes récits sont souvent extravagants, sortent de l’ordinaire ; tes choix sont très libres. C’est ce qui t’a guidé ?
Oui, c’est vrai. Et la liberté se paye. Ça se paye cher parfois… (rires)
Je crois que je suis une tête de linotte et que je n’ai pas toujours réfléchi aux conséquences de mes actes. J’ai fait des erreurs qui nous ont coûtés cher. Il faut être malin dans ce métier. Il faut calculer un peu. Et moi, je ne calculais pas.
Mais les regrets, ça ne sert à rien. Et si je n’avais pas fait toutes ces conneries, je n’aurais sans doute pas fait ce livre…
Cette liberté que tu prenais te semble inhérente à ces années 70 et 80. Ton parcours serait difficile aujourd’hui ?
Ce serait complètement différent. Je pense qu’on a de moins en moins de liberté. On a vécu une époque charnière, la fin de « l’époque correcte ». Les maisons de disques disaient encore qu’elles allaient « développer un artiste ». Maintenant les artistes se développent tout seul : ils font des concerts dans des petits bars, et ils vendent leurs disques « au cul du camion ». Il n’y a plus de grosses distributions ou alors ce sont des coups marketing. Les majors signent 3 ou 4 artistes par an maximum et mettent un max d’argent. Ou alors il y a des petits labels, heureusement, mais c’est une autre démarche et il ne faut s’attendre à des miracles à moins de faire de faire des cartons sur scène.
Tu as vu cette évolution ?
On a vraiment vu cette transformation. Les maisons de disques se sont toutes rachetées entre elles. Il y a deux ans, je ne savais plus où était mon disque ! J’aimais beaucoup Philippe Constantin (ndlr : producteur, Philippe Constantin aimait profondément la musique et les artistes. Il a contribué à lancer Téléphone, les Rita Mitsouko, Higelin, avant de s’attacher aux Musiques du monde) qui disait que les maisons de disques ne seraient contentes que quand il n’y aurait plus besoin des artistes… C’est-à-dire qu’elles les fabriqueront.
Grâce aux outils modernes, maintenant on peut aussi faire de la musique chez soi et ça va sonner très bien. Du coup, il y a des millions d’artistes qu’on peut entendre sur le web et le public a du mal à se retrouver dans cette jungle. On peut se poser la question : est-ce que Google a remplacé les journalistes ? Et Google, je n’ai pas vraiment confiance…
Tu m’avais dit que quand tu étais arrivé à Rennes, au début des années 80, vous vous sentiez comme des chercheurs d’or ?
Oui. D’ailleurs, l’un des chapitres s’appelle Les Colons. C’est vrai qu’il n’y avait pas que des Rennais de base : beaucoup de gens venaient d’ailleurs et savaient qu’il se passait des choses à Rennes.
Mais tu tournes aussi un peu en dérision les poses de cette époque, avec toujours une certaine distance sur les choses. Tu t’es senti toujours un peu marginal ?
Je l’étais un peu. On était en pleine époque cold wave, le groupe phare était Marquis de Sade. La mode était au noir. Et des musiciens avaient envie de couleurs. Je n’étais pas le seul. Philippe Herpin, qui m’a introduit dans le circuit rennais, a fait les Sax Pustuls, vraiment funk, avec de l’humour. On était un peu à part.
On ne me prenait pas du tout au sérieux… Un vrai guignol ! (rires) Il a fallu attendre mon concert à La paillette (ndlr : MJC -maison des jeunes et de la culture- rennaise, la Paillette était aussi une salle de répétition et de concert importante à l’époque), quand Constantin m’a dit de monter à Paris, qu’il allait me signer. Les gens se sont dit « Ah, il n’est pas si taré que ça finalement… » (rires) Après, j’ai fait les Trans, et ça s’est super bien passé.
Tu créais un style très original. C’est l’expérimentation qui t’intéressait ? Tu voulais inventer quelque chose de nouveau ?
Oui, quand même. Je n’avais pas envie de cold wave ou du rock simple… Ce qui m’intéressait était une fusion des genres. J’aimais Tuxedomoon ou des gens qui s’intéressaient à la mise en scène. Parce que l’image est importante, pas juste pour être beau, mais parce que tu exprimes quelque chose à travers elle. J’aimais beaucoup Bowie. Dans les années 70, c’était un précurseur de ce point de vue. J’ai toujours aimé l’image.
Mais tu restais attaché au rock ?
Ce que j’aime dans le rock, c’est l’énergie, le côté dérangeant, bouger les codes… J’aime quand ça crache ! Cet esprit du rock s’est perdu. A la fin des années 70, c’est devenu une institution. J’étais trop jeune pour voir Hendrix sur l’île de Wight (ndlr : le 31 août 1970, le guitariste légendaire donne son dernier grand concert lors du festival mythique) … Après, c’est devenu une industrie. Les punks ont réveillé un peu tout ça ensuite. Les mecs jouaient comme des pieds mais c’était de la pure énergie. Ça renversait le ronron. Et il n’y a rien de plus chiant dans l’art que le ronron.
Marquis de Sade, quand tu es arrivé à Rennes, était le grand groupe, qui t’avait donné envie de venir. Philippe Pascal, disparu en septembre dernier, qui était un peu à part, a été important pour toi.
Je l’adore. Je n’en parle pas au passé. Il avait un charisme dingue, la façon dont il chantait était incroyable… Et humainement, c’était un mec super, très gentil et très simple dans le privé. J’avais envie de bosser avec lui. C’était « un vrai ». Très honnête et très doué. Ce qui fait Marquis de Sade, c’est beaucoup le chanteur. A l’époque, c’était la figure phare de Rennes. Et c’est celui qu’on voyait le moins ! Il ne sortait jamais.
Tu as travaillé sur l’image longtemps. Tu continues ?
Oui, ça m’intéresse toujours. J’ai des projets de documentaires liés à l’image et à la musique
Et un album ?
Je vais sortir au moins un 4 titres, peut-être un album, mais cette fois-ci, pas un album physique. Ça ne sert à rien ! Tout est digital… Tous mes albums sont sur le web. J’attends le bon moment pour sortir les titres qui sont prêts. Et je vais recommencer des concerts. J’adore la scène. J’ai eu l’occasion d’y remonter avec mon fils, ce qui était formidable ! Ça reste ouvert mais sans forcer. Ce n’est pas mal parce que ce qui fait rater les choses souvent c’est quand tu t’accroches, tu t’agrippes et ça casse tout.
On croise dans ton livre une galerie de personnages incroyables. Et tu écris que ce qui reste finalement dans une vie, ce sont les rencontres.
C’est ce qu’il y a de plus important. Quand tu meurs, à quoi tu penses ? Qu’est-ce qu’il te reste ? Les gens que tu as rencontrés je pense, les bons moments… L’amour, tes mômes si tu en as, les gens que tu as aimés, qui t’ont appris des choses…
Tu as passé une grande partie de ta vie en Bretagne. Tu te sens breton ?
Être humain avant mais s’il y a un pays dans lequel j’aimerais bien habiter, hé bien… c’est ici ! (rires) Pour moi, c’est important d’être en Bretagne. On a une chance dingue. Je me suis baladé à peu près partout en France et il y a quelque chose de particulier en Bretagne. On est l’une des régions les plus dynamiques du point de vue de la musique. On a un bouillonnement culturel dingue.
Quand j’ai fait les baluches, j’ai vu plein de petits bleds. Et c’est merveilleux. Le Finistère nord c’est superbe, le sud, c’est pareil… Je suis citadin et j’adore Rennes qui est un village, souvent festif. Et ça doit le rester.
Par Grégoire LAVILLE
Kakikouka, Ubik et l’étoile noire de Philippe Maujard aux éditions Goater – 22 euros
http://www.editions-goater.org/livre/kakikouka-ubik-et-letoile-noire/











