A peine quelques mois après la mort de Karl Lagerfeld, et les biographies commencent à pleuvoir dans toutes les langues. Dans Kaiser Karl, la journaliste Raphaëlle Bacqué offre une vision nuancée de l’image publique qu’avait construite le styliste autour de sa propre personne. Un livre écrit comme un roman qui expose l’universalité des grands personnages.

Kaiser Karl est sans conteste la meilleure biographie écrite sur Lagerfeld depuis le sulfureux et tout aussi passionnant Beautiful People d’Alicia Drake, paru en 2009 chez Belfond. Il y était question de la rivalité entre Yves Saint-Laurent et Karl Lagerfeld, adversaires aux intérêts similaires dans le redoutable milieu de la mode. Tout en faisant écho à cet antagonisme, Raphaëlle Bacqué élargit la réflexion d’un point de vue moral et social, lorsqu’elle évoque le comportement résolu du couturier dans son insatiable convoitise de la célébrité.
Kaiser Karl est en partie nourri de la saga qu’avait écrite Raphaëlle Bacqué pour Le Monde, feuilleton estival de six épisodes, celui d’un petit garçon allemand à l’enfance préservée de la guerre, jusqu’au pouvoir inconditionnel d’un homme adulé dans l’univers de la haute couture et du prêt à porter. Une enquête intelligemment exhaustive parce qu’elle n’abuse jamais d’anecdote servile ou obséquieuse. L’auteur évoque la vérité d’une légende en expliquant que tout a toujours été calculé : si Karl et devenu Lagerfeld, le hasard n’y est pour rien.
Les années d’après-guerre n’étaient pas simples pour un Allemand en France
La journaliste explique pourquoi le styliste a sans cesse menti sur sa biographie, modifiant ceci, remaniant cela, s’autorisant moult conciliations avec l’existence, au point de se prétendre Scandinave lorsqu’il arriva à Paris, car les années d’après-guerre n’étaient pas simples pour un Allemand en France, le jeune homme travailla d’ailleurs son accent en ce sens, alors qu’il était un excellent francophone depuis l’adolescence. Autre mensonge essentiel. Par omission, cette fois. Karl se gardera toujours d’évoquer son père, célèbre industriel dont on peut croire qu’il a (plus ou moins) pactisé avec le régime nazi pour continuer à faire tourner ses affaires.
Le livre est une enquête riche de témoignages. Il rassemble les pièces d’une mosaïque volontairement éparpillée. Lagerfeld était un brouilleur de pistes. L’investigation millimétrique de Raphaëlle Bacqué se confronte aux courbes et aux méandres, elle reconstitue les strates d’une histoire en partie effacée par la guerre et le génie du trouble qu’avait cet homme à réinventer sa vie pour créer ce qu’il souhaitait devenir. Kaiser Karl ne contient cependant aucune révélation fracassante. Il n’a pas la haute vertu biographique du Yves Saint-Laurent de Laurence Benaïm (Grasset – 2002 & 2018). Nous sommes loin de l’emphase romanesque et littéraire qu’Edmonde Charles-Roux consacre à Gabrielle Chanel dans L’irrégulière (Grasset – 1974). Mais, précisément pour ces trois raisons : réserve, modestie et accessibilité, Kaiser Karl est l’une des meilleures biographies du moment, en parfait adéquation avec son sujet.
Jérôme ENEZ-VRIAD
Kaiser Karl, un livre de Raphaëlle Bacqué aux éditions Albin Michel – 248 pages – 19,90€
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