Certains traversent le désert. D’autres vont à Compostelle ou pour d’autres le GR 34 suffit, le tour du Yeun-elez ou plus loin, cf Sylvain Tesson ! De cette sorte d’expériences un peu folles, rarement partagées, de ces rêveries menées, Rousseau Jean-Jacques l’a dit, que par un promeneur solitaire.

L’auteur du Journal d’un hiver à l’île de Sein a, comme c’est souvent le cas, deux jambes. Un humain qui ressemble à beaucoup ! Sauf, c’est plus rare qu’une de ses jambes est enracinée en Alsace, comme son nom l’indique, Ziegler, l’autre jambe est d’estran et de ressac, salée, iodée, bref, bretonne. Jean-Paul Ziegler pour faire au moins ses deux tours quotidiens de Sein en a bien besoin. Marche rapide ou promenade plus douce, Jean-Paul Ziegler est un humain qui regarde, qui hume et qui lit, qui écoute et qui écrit.

Il raconte dans un Journal holistique son hiver au jour le jour. Holistique parce qu’historicisé, anthropologisé, savant et si simplement ouvert aux minutes qui passent et au bateau qui vient, la poste, et qui repart. Ce journal n’est rien d’autre qu’une expérience, laquelle s’avère moins érémitique qu’initiatique, Ses jours succèdent à ses jours, ses nuits à ses nuits et s’il s’est éloigné de tous ses êtres chers, dont sa chère Gisèle, s’il décide de quitter Rennes et ses réseaux d’amitié, c’est qu’il a ses raisons. Un, il n’a jamais fait un tel pas de côté, ce pas de géant fait à soixante-dix ans. Deux, c’est pour descendre au fond de lui-même, faire le tour de son île intérieure qu’il va ainsi franchir le Raz, quitter la Grande terre et habiter ainsi, entre Sénans, dont il sait qu’il n’est et ne sera jamais.

Pas si loin de Lévi-Strauss qui repère que dès lors que l’ethnologue pénètre la tribu, celle-ci n’est plus la même malgré tous les efforts de discrétion et de retrait, n’empêche, Ziegler en observant s’observe, en analysant s’analyse, en discutant se parle. Sa terra incognita, c’est lui ! Il scrute, et surtout il rencontre. Il n’ignore aucun club fût-il majoritairement féminin -qi-gong, concert ou cuisine, les femmes parfois sont mieux entre elles, ce dont il ne disconvient pas puisque ça lui fait penser aux ouvroirs et autres cercles féminins dont, à petits pas, il se retire. Il participe non sans l’accord préalable du maire aux conseils municipaux et sans accord aux soirées dansantes, aux parties de krampouezh ou de kig-ha-farz, bref à toutes les fêtes, ou, le dimanche, à la messe dite à l’oratoire. Il y retrouve les fidèles, peu nombreux. Y évoque un dieu qui me conduit à me demander à quoi cela sert-il d’être croyant. Peu lui échappe quoiqu’il sache que presque tout lui échappe puisqu‘il n’est pas d’ici ! Rozenn se demande ce que peut bien vouloir dire « être d’ici ».

La tentation insulaire est bien sûr d’extrapoler le monde et l’on se demande évidemment, lisant l’excellent journal de Ziegler ce que veut dire, partout, être d’ici et chacun dans les frontières de sa chair être soi ! Est-ce pareil ? Cela tient-il d’une appartenance implicite à un clan ou à un en-deçà/au-delà d’une mer ou à une sorte de tropisme d’embruns et d’idées, d’humanisme incarné bref de paix rêvée ?

Ziegler passe tout son hiver à Sein. Il écrit jour après jour, parfois sa petite cérémonie du thé, parfois la casserole qui brûle parce qu’il a oublié le thé ou l’ennui du jour où il ne se passe rien : La journée est tranquille et sans événement marquant. Il est partout, va partout, parcourt l’île lentement ou vivement, il salue ses passants, interroge, répond aux questions. À la rencontre de l’île de chaque îlien, il entre chez les gens. Conclusion : tout est poésie.

Reste cette dernière une fois qu’il s’est délesté de l’inutile ! Restent un spectacle grandiose, un contraste éclatant digne d’un grand éclairagiste, et dans ce voyage lent et quasi immobile, une vérité nue des astres autant que des autres, de leurs adversités, ou de leurs complicités quand la mort approche, et qu’autour de celui qui va mourir, les aides affluent, discrètes, quasi secrètes. On s’entraide, on se serre les coudes. On est sénans ! Joa d’an anaon ! Ha war eneoù ho ré ! Joie aux trépassés. Et aussi sur les âmes des vôtres !

Bien-sûr qu’il aurait fallu vivre à Sein quatre saisons. Bien-sûr qu’au fur et à mesure, notre sociologue-poète, naufragé volontaire et ami des galets connaît de mieux en mieux l’ile et les îliens. Bien-sûr qu’on se confie à lui, qu’on a confiance, bien sûr qu’il aurait pu être avalé par l’île, dévoré par ses lames et ses larmes mais, à l’orée du printemps et des retours estivants, il est rentré chez lui. Et comme cestuila a conquis la toison !

Il nous fait ce beau présent de son Journal en espérant, peut-être, qu’on l’imite. En partant, en restant, en jardinant, peu importe, mais en prenant tous les risques, y compris celui de se retrouver, soi, donc un autre !

Au retour de Sein, après ton séjour, tu ne seras plus le même.

Cela lui a été prédit par un îlien. Son Journal nous en convainc, ayant fait et refait, comme le chantait Félix Leclerc le tour de l’île. Il a fait et refait le tour, en connaît les petites et grandes histoires, celle de l’Abri du marin ou celle du phare, celles des gens et celles des légendes, celle des sœurs que tant il aime et réciproquement, bien que ne croyant pas aux mêmes destins divins. Malgré toutes ces rencontres et ces paroles ou silences partagés, bien entendu qu’il n’en aura fait que le tour !

Difficile d’y rester plus d’un instant sans m’y sentir comme un intrus. L’intrus est reparti, se réalignant sur sa planète, son corps, ses amis et sa chère Gisèle. Entre l’intrus et l’intrant, entre le d’ici et l’ex-ilé, l’interrogation de Ziegler est plus que physique, plus que métaphysique, elle nous lie au monde des interrogations. Écrit-il un essai sur l’évolution moderne d’une île du ponant ? Est-ce une sociohistoire des intersignes et des mythes sénans ? Tout cela réside dans le Journal de l’Honnête Homme !

Sûr que Jean-Paul a fait presque le tour de Ziegler ! Presque le tour de lui-même. La preuve par le galet: je me ramasse sur moi-même !

Gilles CERVERA

Journal d’un hiver à l’île-de-Sein de Jean-Paul Ziegler ([email protected]) 18€
Beaux cahiers photo de JP Ziegler, Michelle Gellé et Pierre Gaucher.

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