Jacques de Bascher – dandy de l’ombre une biographie de Marie Ottavi HermineHermineHermineHermine

Jacques de Bascher, singulière figure parisienne des années 70/80, est le sujet d’une biographie que lui consacre la journaliste Marie Ottavi ; un « dandy de l’ombre » dont elle entame l’histoire à Brest, et l’achève en évoquant le château de Penhoët, à Grand-Champ, dans le Morbihan.

Voyons en Jacques de Bascher un peu du Baron de Charlus décrit par Marcel Proust dans La Recherche du Temps Perdu ; il s’agit d’une âme dilettante, fourbe, nantie de cette allure viscontienne propre aux merveilleuses élégances, dont l’enfance sans histoire et une éducation précieuse, lui auront laissé l’allure aristocratique et le goût sombre des plaisirs sordides qui ont construit sa légende avant de le mener vers la mort.

Le « distin’gay » Paris des années-mode

Jacques de Bascher entre dans la marine le 04 janvier 1971. Nous sommes à Brest. Il fait un froid à pierre fendre. L’Orage, nom du vaisseau de guerre sur lequel il servira, navigue au service du centre d’essais atomiques de Moruroa. Direction la Polynésie française. Jacques a emporté « une encombrante bibliothèque, des carnets de notes vierges et un accessoire indispensable à son quotidien, Michka, l’ours en peluche de son enfance qui ne le quitte jamais. » Malgré ses dix-neuf ans, il domine les autres conscrits grâce à une indéniable culture, fascine par son érudition peu commune, quant à ses manières entretenues par un verbe précieux, elles font de lui un élitiste dont les patriciens romains n’eussent manifestement rien eu à envier.

Bascher va marquer les esprits par son arrogance, ses farces outrageuses et sa beauté sulfureuse, séduisant aussi bien les femmes que les hommes. Une fois l’armée derrière lui, il se fera appeler Jacques de Bascher de Beaumarchais, et, contre toute attente, deviendra l’amant vénéneux d’Yves Saint Laurent, alors qu’il est déjà la muse sulfureuse de Karl Lagerfeld. Cette biographie de Marie Ottavi est une plongée dans les années-mode 70/80, époque féconde qui consuma Paris sur les braises du « distin’gay », dont Jacques de Bascher fut l’un des phares les plus lumineux.

Une hache de guerre nommée Jacques de Bascher

Il est ici question de la vie d’un homme que bien des romanciers eussent aimé inventer sans oser le faire, tant son atypisme relève d’une sulfure proche des sept péchés capitaux. Le grand public – tout au moins celui qui s’intéresse à la mode – le découvre en 2008 dans l’excellent livre d’Alicia Drake, Beautiful People – éditions Denoël & Folio – au fil de duquel l’auteur raconte les vies parallèles de Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent, dont Jacques de Bascher aura été simultanément le fol amour du premier et la grande passion du second ; ainsi entre-t-il dans le microcosme du « beau Paris » en brisant l’amitié légendaire des deux couturiers stars de l’époque.

Nous sommes en 1973. Jacques a 22 ans. Karl Lagerfeld le repère au Sept, célèbre club de la rue Saint-Anne. Ils vont vivre ensemble jusqu’à la mort de Jacques, en 1989, sans jamais partager le même appartement. Une passion amoureuse dont Lagerfeld affirmera toujours qu’elle fut platonique. L’un se permet tout quand l’autre cherche à tout contrôler : opposition presque caricaturale, mais surtout complémentaire, entre le Catholique vendu au diable et le Protestant à la tenue calviniste. Karl travaille sans relâche, il entretient Jacques comme une cocotte oisive ; cela durera dix-huit ans, dans la logique financière de  « paye celui qui a l’argent » (dixit KL).

Tout se passe bien jusqu’à ce que Yves Saint-Laurent tombe amoureux fou de Jacques, réveillant plusieurs monstres dans le couple Saint-Laurent/Bergé. D’une part, les élans masochistes et destructeurs du couturier le mènent à s’enivrer de tous les excès accentués par l’inconduite de son amant. D’autre part, Jacques attise la jalousie qui sommeille en Pierre Bergé ; ce dernier reproche, en outre, à Lagerfeld de ne pas « tenir » son giton, peut-être même de le pousser dans les bras de Saint-Laurent afin d’en ternir l’image et saboter son talent. La hache de guerre entre les deux couturiers est déterrée.  Elle s’appelle Jacques de Bascher.

Aucun jugement moral, seulement des priorités esthétiques

Le livre de Marie Ottavi est le fruit d’une longue enquête auprès de ceux qui ont côtoyé Jacques de Bascher et participé au monde dans lequel il évoluait ; autant d’années de gloire et de folies au fil desquelles se consuma toute une génération people avant de payer la facture des excès, en même temps que celle du sida qui commençait à ravager la nuit parisienne. Peu ont survécu à la démesure, la débauche, la décadence… Les filets vénéneux de Jacques de Bascher auront été jetés sur ses nombreuses proies sans distinctions de sexe ni de classe ; ceux qui s’y sont laissé prendre restent d’ailleurs les seules preuves de son existence, puisque de lui rien ne perdure : aucune descendance, aucun héritage culturel ou pécuniaire, peut-être une ou deux lettres, un portrait de David Hockney, quelques rares photographies figeant à jamais sa redoutable élégance, et quelques témoignages plus ou moins objectifs, tant Bascher fut admiré aussi bien que détesté. Lorsque l’on persiste à rester sur le pont du Titanic alors qu’il a déjà percuté l’iceberg, la légende fait le reste.

Jérôme ENEZ-VRIAD
Avril 2021 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle
Crédit photo : Diane de Beauvau-Craon et Jacques de Bascher, 1979 // © Philippe Morillon

Jacques de Bascher (Dandy de l’ombre), un livre de Marie Ottavi
Éditions « L’Abeille » Plon – 300 pages incluant de multiples illustrations N&B – 10€

Article connexe :  Karl Lagerfeld, châtelain morbihannais et Penhoët

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