« Une figure à la fois toxique et rassurante, capable du meilleur comme du pire » ». C’est en ces termes que Hugo Chereul évoque son père, Bruno Chereul, qui fut médecin anesthésiste au CHU de Pontchaillou à Rennes entre 1980 et 2000. Il le dit dans une biographie alertement menée et qui flirte le plus souvent avec le tragique.
Je cherche un homme. C’est le titre du nouveau livre d’Hugo Chereul, enseignant en Sciences de la Vie et de la Nature à Nantes. Quête d’une figure paternelle complexe et déroutante, retrouvé inanimé en janvier 2021 à son domicile, à Chantepie dans la banlieue de Rennes. Il avait 71 ans. Victime du syndrome de Diogène, l’homme vivait au milieu d’une accumulation de déchets dans sa « maison poubelle ». Triste destin d’un médecin anesthésiste au CHU de Rennes qui mourra deux jours plus tard, là même où il officia durant plusieurs années, là où « il endormait, entubait, ventilait, réanimait et sauvait de nombreux patients ».
Pourquoi écrire un tel livre ? Pourquoi évoquer cette vie « remplie de drogues, de deuils et de violences » ? Hugo, le fils, en a sûrement senti à la fois l’urgence et la nécessité. On le pressent ainsi dans ce courrier qu’il adresse à son père malade en 2018 et où il dit : « Tu dois parfois penser que je te hais : rassure-toi, ce n’est pas le cas, même si après toutes ces insultes et maltraitances psychologiques que tu m’as fait subir, ce serait compréhensible. Mais sache que j’ai fait du chemin depuis et je sais que haïr son père, c’est se haïr soi-même ».
Une enquête fouillée
Il faut que dire que dans la famille Chereul les drames ont succédé aux drames. Suicide de la mère en 1986, une femme espagnole que le futur docteur Chereul avait rencontrée à Guingamp tout juste avant de suivre des études de médecine à Rennes. Suicide en 2003 d’Andrés, frère aîné de Hugo, à l’âge de 29 ans. C’est une vraie descente aux enfers qui s’était engagée très tôt dans autour d’un père dont la carrière s’arrêtera en 1999 suite à un rapport accablant d’un comité médical le concernant : « Il présente une personnalité faite de psychorigidité, de quérulence, de véhémence. Il se remet assez peu en cause. Il y a également un fond anxiodépressif sous-jacent », disait ce rapport. Tous les six mois, de 1999 à 2007, le docteur Bruno Chereul repassera devant ce même comité médical pour confirmer son placement en « congé maladie ». Pitoyable fin de carrière d’un homme qui fut notamment disciple du grand neurobiologiste Henri Laborit.
Pour éclairer la dérive progressive de son père, Hugo Chereul a mené une enquête fouillée, sur la base de carnets, de journaux, de correspondances de toute nature. Il y a aussi, bien sûr son expérience personnelle d’un père dont il creuse les propres drames de l’enfance, qui fut orphelin à 14 ans et… petit séminariste à Quintin. Son récit n’adopte pas l’ordre chronologique. On navigue, de chapitre en chapitre, dans des périodes différentes de la vie de Bruno Chereul. Nous voici « à l’école maternelle de Villejean un matin de janvier 1980 » et au chapitre suivant « à Saint-Grégoire, un soir de juin 1987 ». Façon pour l’auteur de ce livre, de mieux révéler une vie hachée où le meilleur a pu côtoyer le pire (surtout le pire)
On sort de ce livre un peu « groggy » tant l’excentricité et la démesure sous toutes leurs formes (la drogue et les psychotropes notamment) imprègnent les vies. Avec, en toile de fond, un monde médical où l’on ne se s’épargne pas les jalousies et les coups bas. Mais la grande grande qualité littéraire du texte fait que l’on porte un grand intérêt à ce parcours hors-normes.
Pierre TANGUY.
Je cherche un homme, Hugo Chereul aux éditions Mané Huily, 303 pages, 20 euros











