Les années commémoratives ont du bon. La naissance de Camus en 1913 nous vaut de retrouver de ses multiples fraternités, Guilloux, Martin du Gard ou Ponge, dans les Correspondances qui paraissent.


Correspondance. Le beau mot ! Sont-elles possibles aujourd’hui entre tweets, mails et autres réseaux sociaux ? Réjouissons-nous que Camus ait correspondu avec Guilloux et vice versa. Peut-être plus versa que vice ! Guilloux est l’aîné mais, sans doute, par moment, se laisse-t-il porter par l’ombre solaire de son ami oxymorique. C’est par Jean Grenier, le « bon maître » dit Camus, que les deux hommes se rencontrent chez Gallimard en 1945. Au bureau d’en haut. Guilloux a lu l’Etranger, en a saisi la pussance, Camus a lu Le sang noir, qu’il met au plus haut, à côté duquel lorsqu’il s’attelle à La Peste, le relisant, il se sent « petit garçon », mais nous y reviendrons !

L’amitié n’est sans doute étrangère ni à leur esprit de révolte ni à leur enfance  prolétaire. Ces tropismes communs qui leur causeront à l’un et à l’autre tant d’ennuis. Leur origine qu’ils revendiquent se retourne à front inversé lorsque Claude Roy écrit un article louant l’un et dénigrant l’autre. Camus est dans le collimateur des sartriens et Guilloux affronte l’attaque, se rebiffe car il sait que celui qui est visé est l’homme de la Morale, dont il admire «sa tenue dans la vie ». On s’attendrait presque que Roy et Guilloux se battent en duel à l’instar de Georges Palante et Jules de Gaultier, ils se tournent seulement le dos dans l’escalier de Gallimard !

Peu ou pas d’ombre entre les deux hommes que, seuls, les climats séparent ! Guilloux à qui Camus présente Tipasa « en propriétaire » s’entend répondre ou maugréé par le briochin sombre qu’au ciel de Tipasa pourraient « bien manquer un ou deux nuages » !  Les deux écrivains s’épaulent, se rassurent, ils sont toujours inquiets. Leurs écritures les habitent et les lettres qui vont du sana ou des havres où les dépressions camusiennes s’apaisent vers St Brieuc sont des lettres frôlant l’intime. Guilloux se livre plus. Et toujours, parlant de Palante, il parle de lui, de ses remords. Il revisite le laisser-tomber du vieux philosophe au pied bot : Cripure hante son écriture et pas qu’elle ! La lettre sert de brouillons, tente de s’expliquer au prétexte d’expliquer. Les lettres scellent l’amitié et disent leurs douleurs et, surtout, le risque inouï de l’écriture.

Les deux hommes d’abord s’y vouvoient, puis ils se sont tutoyés et ensuite c’est du Mon Louis ou Mon vieux ou Mon Albert, la possession devient de mise !

Mais ce qui frappe surtout, dans cette correspondance, c’est combien elle tente de créer un lien de sécurité dans l’insécurité de l’écriture. Toujours cet écart entre ce qui voudrait être exprimé et cet obstacle qui s’avère toujours dans l’expression.

Louis Guilloux interroge sa propre lettre, en l’écrivant. Comme si ça résistait toujours, ce matériau des mots, comme si la lettre ne correspondait pas à ce qu’il voulait y mettre. Elle n’est jamais assez près de ce qu’il voulait dire. Elle s’écarte de son projet. Elle le déçoit à l’avance. Mais ni l’un ni l’autre ne renoncent à la lettre, c’est un effort. Et c’est cet effort à poursuivre qui signe la diminution progressive de l’écart, lequel pourtant demeure. L’écart reste, sans être immuable. S’opère là une métamorphose de chacun des deux dans cette réduction progressive de l’irréductible écart entre eux deux.

L’écart est le signe de vie et, en même temps, il signifie l’impossible à dire, à rendre compte, à penser complètement, à réaliser la réalité du monde.

Pour preuve quelques expressions de Guilloux vers Camus :

Voilà que je commence à me demander si je dois vous envoyer cette lettre (p 30)

Les lettres ne sont jamais celles qu’on rêvait d’écrire. (p 42)

Excuse la hâte et l’imbécillité de cette lettre qui n’est pas du tout celle que je voulais. (p 87)

C’est ce que je vous dirais si j’étais à côté de vous, et c’est ce que je me hasarde à écrire, tout en me rendant parfaitement compte combien l’écriture donne de raideur et de quasi pédantisme à mon expression. (p 51)

Chaque ligne que je vous écris se multiplie au fur et à mesure dans mon esprit, de mille souvenirs et idées dont je voudrais vous faire part. (p 52)

J’en profiterai pour t’écrire autrement que de cette façon stupide. (p 90) écrit aussi Camus à Guilloux.

Guilloux autant que Camus livrent tout, y compris cet aveu un peu mélancolique, de ne pas réussir à dire ce qu’ils veulent dire. Remettant aussi cela aux conversations qu’ils ont, sur la révolte ou sur le désespoir lorsqu’ils se croisent. L’écriture les obsède et aussi les malmène.

C’est comme si la correspondance mettait en exergue que l’écart intime résiste à soi-même même si celui qui écrit tente toujours de l’amenuiser. C’est le double paradoxe de l’écart : il est là, il est vital et on veut le vaincre, avoir raison de lui, qu’il n’y en ait plus. Quelque chose rapproche ce qu’on veut dire de l’amour, sans doute. Il s’agit dans la correspondance de cela, d’où l’adjectif possessif de l’exergue, et cela entre « être pur », comme dit Guilloux de Camus.

La coïncidence entre l’être et lui-même ne pourrait-elle avoir lieu que dans la mort ? Ou dans l’art ?

Le peintre ou le musicien, lorsqu’on les voit travailler ou lorsqu’on les entend évoquer leur travail n’ont pas ce même ressenti de l’écart. Il semble que l’œuvre, le tableau ou la sonate correspondent assez pleinement à leur désir, ou à leur projet. (Niant ici, nous en convenons, les remords, repentirs, les esquisses, ébauches, carnets de croquis, notes préparatoires). Intéressant de vérifier qu’ici, ce fameux langage qui fait l’homme, semble en trop ! Lui qui fausse compagnie au sujet : dans ses Carnets, en 1949, Camus note : Guilloux : finalement. On n’écrit pas pour dire, mais pour ne pas dire… Guilloux insiste et dit ailleurs « écrire moins pour dire que pour cacher ».
Plus dépressif encore est ce que Camus et Guilloux décrivent de l’après coup de leur œuvre. Le peintre retourne son tableau après qu’il ait séché. L’encre de la partition sèche avant que d’être jouée mais il ne semble pas non plus que le peintre ou le musicien soient à ce point que disent Camus et Guilloux de ratage, et donc de haine de leur production :

j’ai fini La Peste, écrit Camus. Mais j’ai l’idée que ce livre est totalement manqué, que j’ai pêché par ambition et cet échec m’est très pénible. Je garde ça dans mon tiroir comme quelque chose d’un peu dégoûtant. (p 40) Ce à quoi Guilloux répond : Je crois bien connaître le genre de difficultés que vous éprouvez à la suite de La Peste, et je sais qu’il est très difficile de s’arranger avec ça. Etats particulièrement désagréable et bouchés, sur lesquels on n’a pas de prise et qui font bien la preuve, à mon avis, que le « poète » se joue à chaque entreprise sérieuse qu’il tente. D’après moi, et d’après ce que j’ai éprouvé, la meilleure politique en ces matières est la politique du laisser faire. (p 51)

Guilloux parle d’état de désaffection, de retournement contre une œuvre. Et il ajoute : je vous conterai un jour ce qui m’est arrivé avec Le Sang noir (il est vrai après). J’ai cru littéralement crever.

Débordons le cliché du post-partum ou, pire, du procès en fausse modestie. Il y a plutôt à sentir la douleur terrible dont parle Guilloux dans la cruauté de l’écart,  nécessaire et insupportable ! Notons qu’ils aiment les livres de l’autre mais, à cause de l’écart, peuvent haïr le leur ! Incroyable mouvement de la haine de l’écart (et du si complexe amour de Soi à l’œuvre !).

Cette correspondance est d’abord un objet littéraire bien qu’elle donne à voir ce qui traverse l’un et l’autre, leurs contradictions. L’appareil critique et les marges du livre donnent aussi à voir l’encombrement moral de Guilloux qui juge en coin le volage Camus et va jusque dire son « tempérament de fasciste », les mots tremblent alors : « Albert Camus aurait pu être un homme de violence pure mais son idéal contrariait sa nature ». Jusqu’à la catastrophe de l’accident le 4 janvier 1960. Guilloux en reparlera longtemps et, rue Lavoisier, à St Brieuc, ne se remettra jamais tout à fait de cette si cruelle absence de courrier.

Site Gallimard

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