Après le surprenant No Direction et une saisissante adaptation de L’assommoir, Emmanuel Moynot publie Cherchez Charlie aux éditions Sarbacane. L’histoire d’un chapardage qui met sur les dents toute la pègre new-yorkaise venue au secours du redoutable parrain Tony Zardella.
Emmanuel Moynot est à la bande dessinée ce que Jean-Patrick Manchette est au néo-polar : une incontournable référence. L’un et l’autre jouent la même partition noire mettant en scène des personnages attestant que le caractère d’un homme fait son destin. On y retrouve une violence macabre révélant la société contemporaine telle qu’elle est à travers ses marginaux et ses exclus. Leurs récits sont sans concession. Il s’agit d’enchainements de circonstances a priori improbables. Tous les éléments du « vrai » sont là sans les exposer véritablement ; sorte de thrillers rocambolesques avec pour cadre des ambiances sociétales qui n’existent plus. Cherchez Charlie nous transporte dans le New York hippy de la fin des 60’s. Bienvenu à Time Square.
Entre Broadway et 42ème rue
New York – 1969. Charlie se fait accoster par Fleur, une jeune hippie baratineuse qui lui saute au cou et l’embrasse à pleine bouche sans le connaître. Surpris, il tombe la garde et se laisse faire ; c’est à ce moment précis que Cosby en profite pour lui soutirer sa mallette. Ni une ni deux ! Le voleur saute dans un taxi et oublie sur la banquette un livre de comptes tombé de l’attaché-case. Cliff, taxi driver à ses heures perdues et dealer pour les bien-nés de Manhattan, flaire le bon coup mais n’y comprend goutte à la comptabilité. Il apporte le livre à Leopard Jones qui, séance tenante, saisit l’intérêt et le danger d’un tel document. Il s’agit des comptes de Tony Zardella, un des parrains de la mafia, entendu que ce dernier se fait voler son argent : les chiffres sont trafiqués par son comptable. Léopard imagine un lucratif chantage dans une lettre de rançon envoyée à Tony. Il lui demande 100.000 dollars en échange du livre.
L’approche cinématographique d’Emmanuel Moynot est fort pertinente… Son scénario ciselé et ses cadrages millimétrés nourrissent une surprenante ambiance Flower power en milieu urbain… Le dessin semi-réaliste – proportions exagérées sans pour autant être trop éloignées de la réalité – accentue l’impact burlesque et dynamise les personnages, avec un effet de perspective d’autant plus manifeste qu’ils évoluent en premier plan de décors sans encrage, c’est-à-dire de pourtours noircis délimitant les couleurs… Le casting se compose d’une faune interlope pour le moins truculente… Certains y verront un clin d’œil aux séries américaines des années 60/70, parmi lesquelles Starsky & Hutch, là où d’autres se remémoreront l’esthétique poisseuse de réalisateurs comme Abel Ferrara, et celle fascinante d’un Samuel Fuller dans Shark !
Écho au cinéma d’une époque révolue
Emmanuel Moynot propose une esthétique brutale de New York. Bien des réalisateurs s’en sont inspirés lorsqu’ils venaient y chercher leur inspiration entre Brooklyn et Bowery. Les tons vifs et éclatants semblent faire écho au film Suspiria pour lequel Dario Agrento avait ressorti en 1977 le procédé Technicolor abandonné depuis un quart de siècle, permettant ainsi de jouer avec astuces sur la colorimétrie et les contrastes, au point de supprimer entièrement le bleu afin d’obtenir les tons saturés rouges et jaunes de certaines scènes. Ce n’est pas le bleu qui disparait dans Cherchez Charlie, mais parfois le jaune et les verts vifs absents de nombreuses planches ; un jeu de couleurs utilisé pour les scènes de sexe assainies de la vivacité électrique du reste de l’histoire.
La découpe et le format des cases participent également au rythme soutenu de cette bande dessinée pittoresque, exactement comme le ferait les plans rapprochés pour un film, en particulier pages 64 & 65, lors d’une rixe soumise à un coup de revolver sanguinaire. La dernière case dont on retrouve l’illustration du corps ensanglanté sur le trottoir deux pages plus loin (67) sous des angles différents, est sublime de justesse et d’un merveilleux talent ; on pense à Martin Scorsese, certains plans de Taxi driver et de Goodfellas ; mais aussi au Manhattan de Woody Allen (72 et 73) ; et toujours Ferrara (33) avec une vue souterraine du métro ou les initiés reconnaîtront la station West 4 S. Washington Square [en tout cas, ça y ressemble].
L’histoire s’arrête là
Outre ces renvois cinématographiques « à clefs », Cherchez Charlie est un thriller dynamique, bardé de rebondissements explosifs, il offre plaisir et divertissement au cœur d’une ville où l’on se sent chez soi lorsque l’on vient de nulle part. New York. Capitale du monde. Ses visages inspirent, son architecture éblouit, on entend la rumeur de Manhattan tout au long d’une lecture exaltante, car Emmanuel Moynot dessine les sonorités que l’imagination mandate entre les différents scènes. Ici, un coup de feu claquant… Plus loin, la soyeuse chute d’une robe glissant le long d’un corps… Ailleurs ,ce sont les talons d’une femme sur le pavé d’un trottoir… Chaque image est un bruit silencieux qui vous explose les pupilles. Quant au dernier clin d’œil de cette histoire, il renvoie à un précédent livre de l’auteur, No direction, chez le même éditeur, tout aussi formidable que celui-ci. Et l’histoire s’arrête là…
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing
Cherchez Charlie, une bande dessinée d’Emmanuel Moynot aux éditions Sarbacane – 96 pages couleurs – 19,00 €













