Lors du Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo, nous avons eu la grande chance de rencontrer Isabelle Grell, écrivain et animatrice d’un site internet de référence consacré à l’autofiction, genre parfois contesté, dont elle se fit ici l’avocate passionnée.

1) Pouvez-vous décrire les origines et les caractéristiques majeures de l’autofiction française ?

Suite au mouvement littéraire du Nouveau Roman qui clamait haut et fort la mort de l’auteur, l’autofiction s’est imposée comme un des chantiers les plus vivants de la littérature actuelle. Le terme d’autofiction dont aujourd’hui beaucoup abusent a vu officiellement le jour en 1977 sur la quatrième de couverture du second « roman » de Serge Doubrovsky : Fils. On y lit « Autobiographie ? Non. Fiction, d’événements et de faits strictement réels. Si l’on veut, autofiction, d’avoir confié le langage d’une aventure à l’aventure d’un langage en liberté ». Tout est dit. Serge Doubrovsky avait rempli la fameuse case vide de la bible des théoriciens intéressés par les écrits intimes (Le pacte autobiographique de Philippe Lejeune, Seuil), celle où un auteur ne pouvait pas porter son propre nom en tant que narrateur et écrire de la fiction. Tout est clair, disais-je, mais ce ne fut que le début d’un changement de réflexion littéraire. Les discussions dans les cafés attrapées au vol lorsque je bois un café sur une terrasse (surtout parisienne), les articles nombreux dans des revues telle Femme actuelle, Elle, Psychologie mais aussi La Revue Littéraire, Esprit, Le Monde, la NRF et alii, les blogs littéraires des auteurs eux-mêmes (Chloé Delaume, Claire Legendre etc. etc.) ou des théoriciens, les multiples colloques qui s’enchaînent dans le monde entier (on en a même vu un au Pakistan où les oratrices, peu importait leur provenance géographique, furent obligées à se voiler le corps et le visage lors de leur conférence. En avril on y réfléchit au Canada et à la New York University…) en témoignent, il s’agit, avec l’autofiction, d’une notion subtile à définir, liée au refus qu’un auteur manifeste à l’égard de l’autobiographie, du roman à clés, des contraintes ou des leurres de la transparence. L’autofiction s’enrichit aussi de ses extensions multiples : le cinéma, la photo, la peinture, le théâtre, d’où la nécessité du colloque Cultures & Autofictions que je dirige en compagnie d’Arnaud Genon en juillet de cette année à Cerisy La Salle. Ce qui est amusant, après avoir été usant, c’est que l’autofiction, sous toutes ses formes,  résiste solidement aux attaques incessantes dont elle fait l’objet, pensons, dernièrement, aux attaques de plume contre Philippe Forest qui avait déclaré dans la NRF du mois dernier mort le roman de fiction pure : il serait, d’après lui et je le suis dans cette pensée, impossible de ne plus poser des questions troublantes à la littérature comme la notion de l’autofiction l’a faite, faisant vaciller les notions mêmes de réalité, de vérité, de sincérité, de fiction, creusant de galeries inattendues le champ de la mémoire.

2)  Quel(le)s écrivains vous paraissent aujourd’hui les meilleur(e)s représentant(e)s du genre ?

Difficile question, même si votre pronom temporel « aujourd’hui » me facilite la tâche et m’interdit donc de revenir sur des cas comme Romain Gary, Colette, Genet, Jules Renard, Blaise Cendrars, Modiano, certains Barthes, Robbe-Grillet, Sarraute, Duras, Perec, Max Frisch, Borges, Georges Simenon, Bianchotti, Kafka, Henry Miller, Guibert, Imre Kertész, Breton, Aragon et alii. Donc, pour moi, les incontournables autofictionnistes modernes sont, en premier lieu, Serge Doubrovsky, Camille Laurens, Chloé Delaume, Philippe Forest, Annie Ernaux, Catherine Millet, Catherine Cusset, Edmund White. En ordre maintenant aléatoire : Philippe Vilain, Paul Auster, Régine Robin, Philip Roth, Elfriede Jelinek, Jacques Henric, Peter Handke, Gao Xingjang, Christine Angot, Herta Müller, Christophe Donner, Anne Garetta, Cécile Vargaftig, Nina Bouraoui, Claire Legendre, Sarah Chiche, Louis-René des Forets. Dans les moins connus mais qui gagneraient à être lus : Mathieu Simonet, Jacques Roubaud, Hubert Lucot, Paul Nizon, Raymond Federman, Georges-Arthur Goldschmitt.

3)  Existe- t-il des maisons d’éditions spécialisées dans ce genre ?

Roger-Yves Roche dirige depuis peu la belle collection Autofiction aux PUL. Sinon, non, il n’y a pas de maison d’éditions réellement spécialisées mais on peut distinguer des éditeurs qui accueillent plus facilement des textes du « Je engagé dans son époque » que d’autres. Gallimard (Philippe Forest, Camille Laurens, Annie Ernaux…), Grasset (Philippe Vilain, Serge Doubrovsky, Karine Tuil, Sarah Chiche…), Seuil (Chloé Delaume, Abdellah Taia, Coetze… et le théoricien Philippe Gasparini). Il existe une revue formidable, Les Moments littéraires qu’il ne faut pas rater, même si la littérature d’un je ne vous intéresse pas a priori.

4)  Pouvez-vous nous dire un mot de vos propres ouvrages parus ou à paraître ?

Voulant savoir de l’intérieur ce qu’on ressent lorsqu’on s’engage dans l’autofiction, j’ai tenté il y a quelques année l’expérience de l’écriture autofictive et je peux vous dire que vraiment, c’est périlleux, compliqué, contrariant et risqué. S’engager soi-même et sous son nom dans une vérité partielle d’un pan de sa vie, qu’on veut raconter, qui veut se dire, cela exige une écriture autre, différente que celle d’un roman de fiction. J’étais sans arrêt tenté de changer les noms, de faire jouer le vécu dans une autre époque, un autre pays, de me donner le beau rôle (ou, au contraire, rire de tout à mes dépens, ce qui est fort simple à faire), de ne pas me mettre (à) nue devant les proches – et pire, ceux qui n’attendaient que ça de moi pour mieux pouvoir démolir la personne qu’ils pensent que je suis. Parler de sa vie dans un projet autofictionnel, c’est affronter ce regard inquisiteur de l’autre, c’est avoir assez de détachement de sa personne pour se dire que le lecteur n’aura qu’une partie de soi (donc de lui-même aussi) lors de la lecture. Car l’autofiction se caractérise justement par cela : on donne un, deux, trois fils de la corde qui forme votre vie, cette corde qui un jour rompra par usure.

L’autofiction offre une tranche de la vie de son auteur, celle qu’on estime pouvoir faire rejaillir, résonner quelque chose chez le lecteur qui vous tient entre ses mains. Contrairement au projet autobiographique rousseauiste, on ne raconte pas toute sa vie, on ne se peint pas « tout un homme ». L’autofiction n’est qu’un tracé de la vie. Mais l’engagement en reste tout autant notable. L’auteur autofictionniste ne choisit ni le magnanime d’un autobiographe, ni la faiblesse d’un auteur d’un roman à clefs : il écrit en son nom, dans son époque, sur lui et les gens qui passent ou ne passent pas. D’où la violence parfois ressentie lors de l’écriture mais aussi éprouvée par certains lecteurs qui ne supportent pas cette vue d’une vie réelle contemporaine. Donc oui, j’ai essayé, ça a été publié (Presque Amour, Ed. Le Manuscrit, 2009), plutôt bien vendu et on vient de me demander une suite. Les croquis sont près. Maintenant, il me faudrait trois mois de solitude dans une maison au loin de tout où je serais nourrie et blanchie et hop, je rajouterai des mots au plan pour ensuite rendre le tout à la maison d’édition ! Non, plus sérieusement, j’ai un meilleur projet que d’écrire la suite immédiatement. Je dirige la collection Le Livre La Vie, Editions nouvelles Cécile Defaut dont l’enjeu est de relever avec quelques écrivains connus le défi de Roland Barthes dans son Roland Barthes par Roland Barthes, p. 152: « Projets de livres »: « Le livre/ la vie (prendre un livre classique et tout y rapporter de la vie pendant un an ». Il s’agit donc pour l’auteur de choisir une œuvre ou un écrivain, un philosophe, un peintre qui l’a marqué et qui reste ancré d’une manière constante dans son travail, ses pensées, son quotidien. Le pacte est que l’auteur dispose d’exactement 365 jours pour noter dans son propre style d’écriture en quoi cette œuvre choisie existe, LA, dans sa vie. Sont déjà sortis :

1. Philippe Vilain: L’ETE 80 de Marguerite Duras
2. Philippe Forest: Ulysse de Joyce
3. Georges-Arthur Goldschmitt: Anton Reiser de Karl Philipp Moritz
4. Cécile Vargaftig: Jacques le Fataliste de Diderot
5. François Noudelmann: La Mer de la fertilité de Mishima

Les écrivains qui participeront ensuite (6 ouvrages par an) seront Éric Pessan sur Shining en août 2012, puis sortiront Sarah Chiche sur Pessoa, Camille Laurens sur Proust, Emmanuel Pierrat sur Lolita, Claire Legendre sur Sylvia Plath et Catherine Millet sur TW Lawrence.

Pour 2014 les écrivains intéressés par le projet seraient Chloé Delaume sur Pierre Guyotat, Justo Navarro, Molloy, de Samuel Beckett, Pierre Pachet sur Les possédés de Dostoïevski, Catherine Robbe-Grillet sur Alain Robbe-Grillet et Frank Smith sur Gilles Deleuze

C’ est un réel plaisir de diriger cette collection qui ne relève pas de l’autofiction en tant que telle, si ce n’est qu’il faut quand même vivre à deux, soi et l’autre, durant un an et que cela n’est pas simple de s’écrire, de se vivre aux côtés de celui qui vous a fait. Mais je continuerai encore de longues années et peut être même jusqu’au moment où la corde rompra à m’intéresser à cette écriture de l’engagement qu’est l’autofiction.

Gabriel MONOD

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