Certains gestes paraitront insignifiants. Il n’en est rien. Au contraire. Tout est conséquence. Une seule maladresse peut changer l’existence de celui qui la subit. Sans excuse raconte les suites insoupçonnées de ce qui aurait pu n’être qu’un geste banal entre deux frère.
Le livre s’ouvre sur un fait accompli. La baffe a déjà été donnée. Certaines d’entre elles, fort célèbres, ont d’ailleurs posé leur empreinte dans l’Histoire. On pense, entre autres, à celle flanquée par le dey d’Alger au consul de France le 30 avril 1827. Plus proche de nous, notons le geste inattendu de François Bayrou, lorsqu’il calotta un gamin en train de lui faire les poches. Sans oublier les taloches qui ont inspiré des films, parmi lesquels La Gifle, lorsque Lino Ventura corrige sa fille interprétée par Isabelle Adjani. Dans son livre, Christian Brûlard expose les nombreuses implications d’une autre gifle, celle reçue par Fabien une fois que son frère l’eut frappé du plat de la main.
Une portée universelle
Le moindre geste a toujours une portée universelle. Une gifle révèle avant tout la faiblesse de celui qui la donne, ouvrant ainsi une brèche chez celui qui l’a reçue, a fortiori si c’est un enfant, puisqu’il va devoir (inconsciemment ou non) en tenir compte pour construire son identité. L’humiliation prend forme. Elle s’installe. Ne disparaît pas. Ou rarement. Cette « gifle lourde, soutenue, appuyée » * n’est pas un simple revers de main sur une joue, tant s’en faut, elle nourrit d’emblée un ressentiment pernicieux : la rancune. Fabien n’échappe pas au mécanisme en se rendant compte que rien ne sera plus désormais comme avant.
« « Mon frère m’a frappé, et ma mère n’a pas voulu me défendre, voilà », affirme le garçon. » Il engage très vite une métamorphose, physique, morale, et rancunière. La gifle s’est posée en éveil d’une conscience malmenée au constat d’un corps humilié. Il va falloir se relever. Mais comment ? Ce sera le sport. Deux semaines plus tard, Fabien prend « un volant de décisions ». Adieu football. Place à la musculation et au taekwondo. « Son rapport assidu avec le taekwondo relève d’une mixtion de deux mouvements de pensée, a priori intolérants l’un à l’autre : l’adhésion et l’omission. […] C’est bien parce qu’il a été abaissé par son frère, qu’il pourra le défier, pour rétablir un équilibre, une harmonie rompue par un acte primaire […] » L’enjeu dépasse maintenant l’anecdote familiale. Fabien met en place le cadre du respect qu’il souhaite imposer à son entourage.
Le pourquoi et le comment
Il existe une multitude d’aphorismes pouvant justifier l’usage d’une gifle. Le plus célèbre : « Qui aime bien, châtie bien », est traduit d’une maxime latine : Qui bene amat, bene castigat, paraphrasée dans le Livre des Proverbes de l’Ancien Testament sous la parole du roi Salomon : « Car l’Éternel châtie celui qu’il aime, comme un père l’enfant qu’il chérit ». Ainsi, quiconque aura été frappé le fera à son tour par simple mimétisme ; voilà ce qu’explicite graduellement Christian Brûlard avec l’intention d’exposer les conséquences relatives à ce qui s’est produit. « Je n’irai pas. [dit Fabien] Qu’elles qu’en soient les raisons, ma mère n’a pas voulu me défendre, une fois de plus, une fois de trop. C’est une carence et une marque au fer rouge de mon existence. Mon destin bafouille. »
La gifle donnée par son frère aîné est d’autant plus violente qu’elle semble avoir été insignifiante eux yeux de la famille ; bien que le geste ait eu lieu sous le regard de ses parents, Germain et Solange n’ont exigé aucune excuse – d’où le titre du livre. Dès lors, une redoutable brèche s’ouvre, tel un fossé entre Fabien et ses proches ; la suite s’engage au format d’un imbroglio psychologique sur les quarante années de l’existence d’un gamin devenu adulte. Christian Brûlard déroule au scalpel la trajectoire d’une violence a priori banale, sorte de bourrasque existentielle, comme pourrait l’être un roseau malmené par le vent, dont la résilience consistera à ne pas se briser malgré l’agressivité du tourbillon.
Bien des années plus tard
Les plus compassionnelles à l’égard de Fabien sont Eugénie et Honorine, respectivement grand-mère et cousine de l’adolescent ; la première observe sans mot dire mais n’en pense pas moins, lorsque la seconde aimerait l’aider au mieux afin de panser le malaise qu’elle rescent. Fabien affirmera d’ailleurs vouloir être adopté par sa grand-mère. N’en dévoilons pas davantage. Ce texte a besoin d’atermoiements. Juste dire que, bien des années plus tard, Fabien finira devant un juge d’instruction vannetais, accusé par sa belle-sœur d’avoir voulu tuer son frère. Le chemin sera long, très long, avant que, devenu homme, il ne souhaite désormais vouloir rendre les autres heureux.
L’épilogue proposée par Christian Brûlard se pose « dans les fortunes du visible, quelques années au-delà de 2006 », manière de faire le point sur ceux que l’histoire a laissé en cours de route. L’intrigue mathématique de l’ultime chapitre trouve sa solution dans la célèbre Suite de Conway (chacun investiguera) qui, une fois les chiffres du résultat inscrits les uns en dessous des autres, forme une pyramide des âges à haute natalité ; voyons-y l’idée de résilience après qu’une main ait claqué la joue d’un adolescent peut-être trop fragile… ou trop fort…
* Les passages entre parenthèses et en italique sont extraits in texto du livre.
Jérôme ENEZ-VRIAD
© Novembre 2025 –Esperluette Publishing & Bretagne Actuelle
Sans excuse, un roman de Christian Brûlard aux éditions La Route de la Soie – 381 pages – 25,00 €











