Chercheur et écrivain, le rennais Jean-Louis Coatrieux nous entraîne ici dans un palpitant récit de vie, celui d’une jeune juive autrichienne fuyant en France pour échapper au nazisme. Il fit sa connaissance au Venezuela où elle s’était finalement installée. Son livre se veut un « témoignage d’amitié » pour cette femme et entend répondre à un « devoir de mémoire ».
Jean-Louis Coatrieux a des accointances avec l’Amérique latine. Ce continent, où il s’est plusieurs fois rendu, est la toile de fond de quelques-uns de ses livres. On pense notamment au travail qu’il a effectué autour de la figure du grand écrivain Alejo Carpentier. Il se trouve qu’un séjour au Venezuela lui a permis de rencontrer Erika Reiss, juive viennoise ayant échappé à la persécution nazi grâce à la chaîne de solidarité mise en place en France pour accueillir des personnes comme elle. Le récit que Jean-Louis Coatrieux nous propose s’inspire librement de l’histoire d’Erika et des divers éléments d’information qu’il a pu recueillir sur cette période (journal, lettres, photos…)
Tout commence pour l’adolescente Erika Reiss, née le 21 mai 1927 à Vienne, par un changement de nom. Elle devient Eliane Richou et quitte sa famille en avril 1939 au moment où la peur s’installe en Autriche après la nuit de Cristal. Ses parents restent à Vienne et son frère va tenter de rejoindre la Palestine. Erika, elle, prend le train pour Paris. Un convoi de filles et garçons de 7 à 14 ans.
Première escale à Saint-Ouen l’Aumône dans un pensionnat juif puis transfert au château de la Guette à Villeneuve-Saint-Denis (géré par l’Oeuvre du secours national), dirigé par une certaine Germaine Le Hénaff, originaire de Crozon et qui recevra la médaille des Justes en 1986 pour avoir accueilli et ainsi sauvé des enfants juifs. « La Guette était une maison laïque et la mixité la norme à tous les niveaux », raconte Erika dans ce récit écrit à la première personne.
Printemps 1940. C’est l’Exode et le départ pour La Bourboule à l’Hôtel des Anglais « où nous avons connu le froid et la faim ». Erika est inscrite à l’école hôtelière féminine de Clermont-Ferrand. Puis, à la fin de l’été 1941, c’est un séjour bienvenu à l’école de Beauvallon, à Dieulefit dans le Drôme, d’où émerge la personnalité de Marguerite Soubeyran. Mais c’est bientôt le retour à La Bourboule (« Nous avions tous le moral en berne ») avec, pour elle, des stages pratiques de cuisine au Grand hôtel de Clermont-Ferrand.
L’itinérance ne s’arrêtera pas là. Il y aura aussi, au printemps 1942, Le Courret « dans les collines à une trentaine de kilomètres à l’est de Limoges » où Erika renoue avec les traditions juives (« Rien à voir avec La Guette et Beauvallon, les laïques »). Erika lit beaucoup à l’époque, recopie des poèmes dont celui de Rudyard Kipling. « Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie/et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir (…) Tu seras un homme, mon fils ! ». Cette phrase, pour Erika, claque comme un cri. « Je tenais là ma vie d’enfant et mon rêve. Il suffisait de remplacer cette phrase par « Tu seras une femme, ma fille ».
La vie d’Erika Reiss connaîtra bien d’autres soubresauts que l’on découvrira. Jean-Louis Coatrieux nous happe dans ce récit/roman où il fait parler son héroïne. Un récit à lire à l’aulne de certains débats actuels sur la période de l’Occupation et où règne en maître, chez certains, cette « fausse parole » que dénonçait si vigoureusement le poète breton Armand Robin.
Pierre TANGUY
Tu seras une femme, ma fille de Jean-Louis Coatrieux, aux éditions Riveneuve, 2022, 170 pages, 18 euros.












