Tatort est la doyenne des séries policières dans le monde. Véritable chronique de l’Allemagne contemporaine, elle illustre depuis plus d’un demi-siècle l’histoire du pays à travers les spécificités de ses régions et de leurs habitants.

29 novembre 1970. Première chaine de la télévision ouest-allemande. A 20h00 précise la cible d’un fusil apparait sur fond bleu. L’image est soutenue par une musique inquiétante désormais connue de tous les Allemands. Tous ? Oui. Sans exception. Petits et grands connaissent le générique identique depuis le premier épisode, il est signé du saxophoniste et jazzman Klaus Doldlinger, l’introduction glaçante donne la chair de poule, et son rythme entrainant annonce qu’un crime sera bientôt élucidé lors de ce rendez-vous incontournable qu’est Tatort depuis maintenant cinquante-deux ans. Cologne… Dortmund… Frankfort… Hambourg… Stuttgart… Chaque semaine, l’action se déroule dans une ville différente. Les enquêteurs sont locaux et issus du peuple, un choix scénaristique qui rend la série attachante auprès des Allemands, loin de la distance hautaine et nonchalante de Derrick qui, en vingt-quatre ans d’existence, n’a dégainé son arme que dix fois tant il était certain de sa prééminence.

Un programme plurirégional pour unir le pays

Tatort [prononcez « tatorte »] est la série la plus emblématique de la télévision allemande, à l’image du Docteur No pour les Britanniques et des Simpson pour les Américains. Tatort signifie littéralement « lieu où la chose s’est produite » et, par extension, « scène de crime ». Pour bien comprendre la genèse du feuilleton, il faut remonter à l’époque des deux Allemagnes : la RFA (République Fédérale d’Allemagne, à l’Ouest) et la RDA (République Démocratique Allemande, à l’Est). Outre cette scission à cheval sur le Rideau de Fer, la RFA était sujette à un triple protectorat franco-américano-britannique. Autant du subdivisions administratives n’aidaient guère les Allemands à nourrir l’idée d’un pays uni qui eût permis de reconstruire une véritable unité nationale après les dégâts du nazisme. Le plus important vecteur culturel de l’époque étant la télévision, certains décideurs imaginèrent un programme susceptible de rapprocher les téléspectateurs dans une « prière » commune.

C’est ici que naît le concept d’une série plurirégionale satisfaisant un public de tous âges et de toutes conditions, quel que soit l’endroit où il réside. A bien y réfléchir, l’idée d’un programme décentralisé tombe sous le sens : pour centraliser il faut un centre et la RFA n’en a plus. Son ancienne capitale est divisée en deux : Berlin-Ouest & Berlin-Est ; ses pouvoirs  législatif et exécutif sont installés au cœur d’une petite ville de province : Bonn ; le principale pôle culturel du sud est Munich et celui du nord Hambourg, là où se trouvent les nouveaux studios de la télévision nationale ; quant à la place financière du pays, elle s’appelle Francfort. La RFA est bel et bien éclatée. Les Allemands aussi. Un programme télévisé régional et consensuel participera à les rassembler au moins un soir par semaine.*

Un concentré de culture populaire et régionale

Le projet est confié aux antennes régionales de l’ARD (équivalent de France 3) avec un cahier des charges drastique. Contrairement aux séries policières traditionnelles, les Tatort sont produits par chacun des neuf radiodiffuseurs régionaux et doivent être tournés dans leur zone de diffusion. Bade-Wurtemberg… Bavière… Brandebourg… Saxe… il est tenu compte pour chaque épisode des spécificités culturelles de la ville et du Land – la RFA en compte seize – dans lesquels se déroule l’intrigue. Les scénaristes s’intéressent aux curiosités architecturales et à la gastronomique locales, mais aussi aux spécificités linguistiques avec des personnages n’hésitant pas à s’exprimer dans un patois ou une langue régionale. Notons toutefois que, depuis la chute du Mur et la Réunification, les puristes se plaignent de dialogues écrits dans un allemand standard nettoyé de toutes intonations « exotiques ». Quoi qu’il en soit, depuis plus de cinquante ans, Tatort représente à la fois l’Allemagne, son histoire et son fédéralisme.

Outre les particularités régionales qui séduisent tant le public, deux récurrences très allemandes favorisent également une audience intergénérationnelle : inutile de chercher les excès de violence et d’hémoglobine, pas davantage la nudité excessive ni les déchainements sexuels ; de ce point de vue, Tatort relève d’une morale très protestante : Keine Gewalt… Kein Sex… Autre spécificité au crédit du succès : l’actualité s’invite régulièrement dans les intrigues. La scission de l’Allemagne fut ainsi traitée de nombreuse fois avant que le Mur de Berlin ne tombe, puis ce fut la Réunification dans les années 90 ; les thèmes choisis sont aujourd’hui davantage proches de l’islamisme et des violences faites aux femmes ; ces derniers mois, il était question d’attaques perpétuées par les « migrants de madame Merkel ».

Une photographie en temps réel de la société allemande et de son évolution

Tatort fut initialement programmé un dimanche par mois. Les saisons suivantes engagèrent une quinzaine d’épisodes annuels, puis, compte tenu de la réunification du pays, certaines villes d’ex Allemagne de l’Est furent ajoutées : Dresde, Erfurt, Weimer…  Nous sommes aujourd’hui à une moyenne de trente-cinq épisodes inédits chaque année, soit un par semaine hormis durant les mois d’été sujets aux rediffusions. Certains enquêtes furent regardées par vingt-six millions de téléspectateurs dans une RFA où vivait soixante millions d’Allemands de l’Ouest, soit plus de 40% de part de marché. Seul le football italien dépasse de telles audiences. Le plus gros succès reste celui de Nachtfrost (Nuit de gel), diffusé le 20 janvier 1974, avec 76 % de part de marché.

Une telle réussite génère des envies, des jalousies et des craintes. La Stasi (police secrète de la RDA) regardait la série avant d’émettre un rapport hebdomadaire. Les téléspectateurs de l’Est bricolaient tant bien que mal des décodeurs pour capter l’ARD chaque dimanche soir. En réponse, le gouvernement est-allemand lança son propre feuilleton policier diffusé le même jour et à la même heure. Son nom, Polizeiruf 110, est inspiré du numéro d’urgence de la police. Les scenarii se concentraient davantage sur des situations plus fréquentes et moins graves, telles les violences conjugales, les fraudes, les vols, la délinquance juvénile, l’alcoolisme, etc. ; tant il est essentiel d’observer que la RDA était moins violente que la RFA. L’ironie du sort veut que Polizeiruf 110 est diffusée aujourd’hui sur la même chaine que Tatort.

Un phénomène social unique au monde

Tatort explose les chiffres. Plus de 150 réalisateurs ont contribué à mettre en forme près de 1.200 enquêtes écrites par environ 200 scénaristes. 38 acteurs assurent de manière récurrente leur rôle d’enquêteurs. De tous les Kommissare officiant, le plus populaire est celui de Münster, Frank Thiel, interprété par l’acteur Axel Prahl ; suivent le Hauptkommissar de Munich et celui de Berlin. Chaque épisode est vendu comme un phénomène inédit par la presse. Ainsi, le 1083ème (diffusé en 2018) était fort attendu des téléspectateurs parce que le détective Charlotte Lindholm  (interprété par Maria Furtwängler) y rencontrait sa nouvelle coéquipière, Anaïs Schmitz (Florence Kasumba), première femme commissaire d’origine africaine de la série. Un évènement en Allemagne où la diversité dans les médias est moins évidente qu’en France.

Plus d’un demi-siècle après sa première diffusion, Tatort réunit en moyenne dix millions de téléspectateurs, soit un quart de part de marché, et cinquante millions d’Allemands (sur quatre-vingt-trois millions) regardent au moins un épisode par an. En outre, depuis janvier 2008, il existe une version radiophonique diffusée sur les radios régionales appartenant au groupe ARD. A Berlin, environ une trentaine de bars diffusent la série en directe. Certains proposent aux clients de parier sur l’identité du tueur, offrant un cocktail ou une bière gratuite aux gagnants. Il existe des fan-clubs Tatort. Sur Internet et les réseaux sociaux, on assiste à des discussions enflammées tous les lundis après le diffusion de la veille, et le Bild, tabloïd le plus lu d’Allemagne, publie les audiences chaque lundi dans sa première édition. Un phénomène unique, non seulement en Europe, mais aussi dans le monde.

L’Europe des régions n’est pas une vaine idée

Lorsque l’on s’intéresse aux interactions européennes sujettes à des initiatives régionales, on ne peut qu’être séduit par le succès de Tatort : une série télévisée qui met en échec les théories néo-impérialistes de Bruxelles, renforçant à la fois la légitimité culture et politique (l’une de va pas sans l’autre) de chaque région. On sait aujourd’hui que la construction d’un fédéralisme européen doit être régionale et non pas nationale. On le sait parce que c’est la seule chose qui n’a pas été essayée pour construire « l’Europe culturelle », cette Europe tant promise qui, chaque jour, manque tomber de sa stèle. Tatort est la preuve qu’un néo-régionalisme culturel est possible. Il est, dans ce cas précis, avant tout destiné aux germanophones, mais, pour les amoureux des régions, son visionnage est plus que recommandé. Certes ! La série est aujourd’hui peu exportée parce que peu traduite, mais sa découverte fait de chaque nouvel afficionado un véritable privilégié.

Quelques épisodes incontournables : 

– 1970 : Taxi nach Leipzig (Taxi pour Leipzig)
Épisode n° 1
Ville : Hambourg
Synopsis : Un jeune homme en provenance de RFA est retrouvé mort sur une aire d’autoroute est-allemande. L’affaire est transmise aux autorités répressives ouest-allemandes, obligeant les polices des deux Allemagne à travailler ensemble.

–  1973 : Tote Taube in der Beethovenstraße  (Pigeon mort rue Beethoven)
Épisode n° 25
Ville : Cologne
A noter :  Film réalisé par Samuel Fuller, sorti au cinéma en France et aux USA.
Synopsis : L’assassinat d’un policier dans les rues de Bonn est supposément lié au trafic de drogue. L’enquête entre la RFA et les USA dévoile cependant d’autres agissements peu louables.

– 1974 : Nachtfrost (Nuit de gel)
Épisode n° 36
Ville : Kiel
A noter : Cet épisode diffusé le 20 janvier 1974 a réussi la meilleure audience de toute l’histoire de la télévision ouest-allemande avec 76 % de part de marché.
Synopsis : Une procédure est ouverte autour de la mort d’un jeune femme a priori sans problème… Il ne faut cependant jamais se fier aux apparences.

– 1984 : Haie vor Helgoland (Des requins à Helgoland)
Épisode n° 157
Ville : Hambourg
A noter : Le scénario servit de modèle quelques mois plus tard à de véritables gangsters s’inspirant du moda operandi de l’intrigue.
Synopsis : L’action se passe sur un Ferry entre Hambourg et l’archipel baltique de Heligolang. Un membre d’équipage est assassiné…

– 1998 : Manila (Manille)
Épisode n° 383
Ville : Cologne
A noter : Cet épisode a eu un impact sociétal en Allemagne sur la prise de conscience de la prostitution infantile à Manille, comme l’avait eu en France le reportage « Les trottoirs de Manille » quelques années plus tôt.
Synopsis : L’enquête permet le démantèlement d’un trafic d’enfants entre les Philippines et l’Allemagne.

– 2008 : Auf der Sonnenseite (Du côté du soleil)
Épisode n° 709
Ville : Hambourg
A noter : Premier apparition d’un commissaire d’origine turque interprété par l’acteur turco-allemand Mehmet Kurtuluş.
Synopsis : Enquête sur les acoquinements entre certaines entreprises multinationales et le blanchiment d’argent à grande échelle.

– 2016 : Taxi nach Leipzig (Taxi pour Leipzig)
Épisode n° 1000
Ville : Hanovre
A noter : Ce millième épisode est symboliquement intitulé comme le premier.
Synopsis : Dans une Allemagne désormais réunifiée, le scénario s’inspire du premier épisode diffusé quarante-six ans plus tôt.

– 2016 : Wendehammer (Impasse)
Épisode n° 1004
Ville : Francfort
A noter : Première apparition de Zazie de Paris (interprétant Fanny), seule actrice française de la série.
Synopsis : Une femme s’inquiète de l’étrange disparition de son voisin.

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Mars 2022 – J.E.-V. & Bretagne Actuelle

Documentation partielle :

Livres :
– Das große Tatort Buch, de Holger Wacker – Éditions Henschel
111 Gründe « Tatort » Zu lieben, de K.J. Heering & Silke Porath – Ed. Schwarzkopf & S.
Dictionnaire des séries télévisées, de Nils Ahl & Benjamin Fau – Ed. Philippe Rey

Archives :
https://www.spiegel.de
https://www.bild.de

Liens Internet :
https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_épisodes_de_Tatort
https://www.daserste.de/unterhaltung/krimi/tatort/sendung/index.html
https://www.a-suivre.org/annuseries/encyclopedie/series.php?p=guideepi/index&series=2412&saison=1
https://tatort-fans.de/category/kommissare/kommissare-im-ruhestand/schmidt/

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