Hélène Cadou nous revient. Huit ans après sa mort elle nous éblouit à nouveau, elle qui a brandi si haut le flambeau de l’œuvre de René Guy tout en poursuivant sa propre œuvre poétique. Pourquoi nous touche-t-elle toujours autant ? « Parce que Hélène écrit sans fard, sans artifices ni effets de manche, au plus près de ses ressentis », affirme avec justesse Muriel Szac dans la préface de ces inédits publiés par Bruno Doucey.
Comme celui qui fut l’homme de sa vie, disparu il y a soixante-dix ans, Hélène Cadou avait donc des poèmes « restés dans les tiroirs ». Les voici mis au jour, exhumés en quelque sorte du fonds Cadou de la bibliothèque municipale de Nantes. Il s’agit d’un ensemble relativement disparate de poèmes jamais datés mais qui, par leur tonalité, se révèlent avoir été écrits – pour beaucoup d’entre eux – dans les années 2006 à 2008 avant que la maladie ne rattrape Hélène et ne l’empêche à tout jamais d’écrire (elle décédera en 2014).=
A la lecture des deux précédents recueils d’Hélène Cadou (Le bonheur du jour et Cantate des nuits intérieures, Bruno Doucey, 2014) on avait eu la troublante sensation qu’ils avaient été soufflés à l’oreille de la femme aimée par le disparu lui-même. Chez les deux poètes, la même faculté à se mouvoir dans un monde empli de signes et la même capacité à envisager une vie emplie de « fontaines familières », de « sommeil limpide sous les arbres », de « paroles ensoleillées comme des abeilles ». Le Paradis en somme ? Qui sait…
C’est cette même connivence avec René Guy que l’on retrouve dans ce recueil d’inédits d’Hélène. « Adieu à toi qui me fis don/De ton absence en viager ». Le veuvage de Hélène durera – faut-il le rappeler – plus de soixante ans. Elle nous parle donc ici depuis « ces hauts plateaux/de la mémoire », ajoutant, comme pour mieux inscrire son propos dans le terroir qui fut celui de leur amour : « Ce n’est pas d’un homme que je parle/ C’est un pays en moi/Qui a visage d’homme ».
Ce pays à hauteur d’homme, elle en parle dans ce langage épuré qui signe son écriture. « Bonheur des prés/Noce d’un arbre/Et d’un nuage ». Gorgée d’espérance malgré l’absence, elle peut écrire : « J’ai le soleil à vivre/La pluie/Les nébuleuses de la plaine//A vivre l’herbe et les fleurs/Le goût des rues/Et des matins ». Acquiescement au monde qui démarre très tôt avec cette « Enfance légère/Qui déjoue les embuscades/Et gravit le ciel », avec ses « chemins creux/où se perdre ».
Mais le temps fait son œuvre. Il entretient la nostalgie (« qui se souvient de cette chambre/Où je te vis pour la première fois »). Mais, plus encore, il suscite l’effroi. « L’obscure me gagne/J’assiste à la montée sévère/De la nuit/Alerte à ceux que j’aime/Il s’agit d’eux ». Veillant sur l’œuvre de René Guy, Hélène veillait aussi sur nous ses lecteurs. Parole d’adieu mais aussi appel à changer notre regard à inventer des chemins nouveaux. « Pour mettre le monde à neuf/Il faut poncer jusqu’à l’os/Dégager le juste appareil/ de la ronce et de l’illusoire ».
Pierre TANGUY
J’ai le soleil à vivre, Hélène Cadou, éditions Bruno Doucey, 2022, 134 pages, 15 euros.
A lire également : Et le ciel m’en rendu, René Guy Cadou, préface de Bruno Doucey.











