Diable d’homme ! Comment fait-il pour travailler à autant de traductions, chroniques et œuvres personnelles ? Et pas des moindres, croyez-moi.

Pour cette seule année 2021, le nouveau roman de Mario Vargas Llosa, L’appel de la tribu, une somme de 300 pages, et La littérature est ma vengeance. Une ultime traduction de la Cubaine Zoé Valdés, Les muses ne dorment pas, aux éditions Stock. Une pièce de Federico Garcia Lorca, Doña Rosita l’esseulée, traduite et présentée dans la collection Folio-théâtre. Des chroniques, en veux-tu, en voilà, et quelles chroniques ! Longues, fouillées, enthousiastes, de celles que chaque auteur rêve un jour de lire sur ses livres. Des coups de cœur et de plume. Rien qu’en parcourant quelques sites de référence pour 2021, 2 sur La République des livres, 3 sur Unidivers, 3 sur En attendant Nadeau, et combien ailleurs dans des revues ? Tandis que les éditions Elyzad, à Tunis, nous promettent sa Lettre à Lorca pour l’automne prochain, voilà qu’un récit vient s’ajouter à nos lectures. Un court récit rassurez-vous. 92 pages. Oui mais… après une vingtaine d’autres ! Chez Flammarion, Denoël, Calmann-Lévy, au Mercure de France ou Gallimard, et de longues fidélités à Apogée, Al Manar, Nadeau… Son talent de traducteur de tout ou presque tout ce qui compte dans la littérature d’Amérique Latine nous ferait ainsi oublier son talent d’écrivain et de conteur ! Car qui le connait ne peut qu’être frappé par ce don inné et passionnément entretenu de raconter des histoires, son histoire et celles des autres. Connus ou inconnus, riches ou misérables, qu’importe puisqu’ils sont tous de la famille en quelque sorte. Aucun doute, notre ami Albert sait dire et écrire.

La preuve nous en est donnée dans ce très beau récit La tendre indifférence où le regard, la musique, les parfums, les caresses remplissent toutes les pages d’amour. Je ne sais plus quelle tribu amérindienne nous enseigne que le passé est devant nous puisque nous le connaissons déjà et l’avenir, dont nous ne savons rien, derrière nous. Eh bien ici, tout est vivant dans ce qui a été vécu. Une performance ! Si Albert Bensoussan dans ses livres revient inlassablement en Algérie, il se tourne et se retourne aussi et toujours vers ses aimantes, ses amantes, ses aimées. En vrai comme en rêve. Pays, paysages, humains surtout, que d’images en sépia et autant en couleurs, que de moments partagés, que d’émotions dans ces matins, ces midis et ces soirs du monde ! Le temps dans ce récit est voyage et mémoire. L’auteur joue, se joue de nous, fait le savant en latin, en catalan, en italien, mélange d’un pas alerte humour et magie où il rit et se moque de lui. Bobèche, un drôle de diminutif vraiment ! Rien de tout cela ne peut nous tromper. D’ailleurs il nous confie entre deux pages : Moi je suis romanichel et mémorieux, hébreu de souche, à vocation nomade, obsédé d’images vraies et de réelles paroles, rabâchant d’anciens aveux et d’ardents désirs, soufflant les flammes de ma vie… tout en revendiquant son droit à l’imaginaire dans la phrase précédente.

« Tant pis si j’en crève ! »

Albert Bensoussan nous parle d’une jeunesse heureuse, innocente, amoureuse. Il dessine dans une suite de touches délicates le portrait de son ami, son frère Dionys, grand, plus grand encore quand il se tient à côté de lui, celui-là même qui plongeait du haut des rochers en Méditerranée et criait « Tant pis si j’en crève ! » dans ses vols planés. Le temps alors est celui de Camus, un second frère. Ce même Dionys Solomidès-Exiga parti trop tôt qu’il pleure au cimetière Saint Pierre de Marseille, à côté de sa mère Mariska pour laquelle, de ses cent ans de vie, Bobèche ne garde que l’image d’une femme désirable et désirée. Amarie, ses fossettes souriant sur ses joues, jumelle de nos cours et de nos folies, celle qu’il sauvera de la noyade mais qui partira à son grand dépit avec un Breton de souche. Puis Gemma, son épouse, catalane et solaire au corps de sultane et à la voix de gorge avant d’être aérienne.

Ne soyez pas surpris en ouvrant le livre sur cette fresque de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine où le doigt de Dieu pointe Adam, le premier homme. C’est ce même doigt que pointent Albert et Dionys vers leurs amours. Car Ève est bientôt là, toute proche et il y aura toujours un premier jour où, homme ou femme, nous dirons je t’aime. Aux amours précoces, interdits ou tardifs, aux amours de notre âge, aux amours qui n’ont pas ou plus d’âge. Il y aura aussi un dernier jour où nous dirons je t’aime. Ce temps où Albert Bensoussan voit se perdre amis et amours, est reconnu, familier, accepté. À son retour de ce cimetière de Marseille, il nous en fera la confidence. Mes morts sont bien vivants. Ses amours aussi. Ce diable d’Albert Bensoussan sait écrire, je vous l’avais bien dit. À nous, à vous, ce plaisir de lecture.

Jean Louis COATRIEUX

La tendre indifférence, Albert Bensoussan, Editions Le Réalgar, 2021, 92 p., 12 €.

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