Si Le Tempestaire en est à son premier livre, il n’en est pas à son premier coup ! Des documentaires surtout, des réseaux poétiques et, sur son beau site d’intranquilles, beaucoup de sens aux mots, notamment d’amitié et de cette illusion que change le monde au moment où on parle, crée, peint, filme ou rêve.
Marc Weymuller est la cheville ouvrière du Tempestaire et Armonia Priollet signe avec lui un récit de vie. Armonia a une longue vie où la prémonition du prénom n’a pas l’air de jouer mais joue. Comme un coup de dés ! Une de ses sœurs s’appelle Libertad, et les deux autres Germinal et Floréal. Voilà qui signe l’anarchisme dont le père se réclame. De plain-pied dans cette gauche qui se déchire entre communistes et anarchistes, la guerre civile crée de la guerre civile.
Armonia Priollet est vieille aujourd’hui bien que jardinant encore, quitte à se coucher sur la terre qu’elle gratte. « C’est tellement vivant un jardin ! » Elle dit aussi que « le jardin, c’est le plaisir de l’âme ». Elle lui parle, et pas qu’à son jardin ! Elle se dit un peu folle ou carrément bizarre car elle ne s’adresse pas qu’aux fleurs qui poussent et aux feuilles qui tombent, elle parle à son père mort, à tous ceux qui lui apporté, repris ou appris. Elle garde près d’elle, seul souvenir de sa grand-mère, une cruche « là-haut sur cette étagère. Cette cruche appartenait déjà à sa propre grand-mère. Elle est toute cabossée. Je me dis que toutes ses bosses représentent tous les parcours de vie qu’elle a eus ». Les saisons d’Armonia, c’est le titre du livre, a des mots en lieu et place des cabosses !
Envers cette terre, Armonia n’a aucune rancune. Envers les terriens, non plus sauf les nazis et avant eux les franquistes. Le franquisme, l’Espagne, Lerida, son père, un peu du trajet d’Armonia. Livré ici face micro si l’on peut dire.
Les confidences forment une matière brute, un récit en spirale que Marc Weymuller fait respirer, et tant soit peu chapitre et structure. Les saisons sont le récit du siècle et d’un esprit que le siècle a formé.
Armonia voit tout depuis qu’elle est née, entend tout et s’étant imprégné comme chacun de l’histoire du monde, des sociétés divisées, elle tente d’apprivoiser dans l’insensé le sens, dans le chaos le pensable et dans l’impossible illusion l’occasion d’espérer. L’emplacement de son lit dans la maison de Lerida dont son père est le maire que les habitants viennent chercher et élire est précis, comme si Armonia y couchait encore. De même les mots entendus par les portes entrouvertes et au travers des cloisons, de même les étapes de la retirada.
Armonia a traversé la montagne comme tant de Républicains. A été triée, femmes d’un côté, hommes de l’autre. A perdu de vue son père ou ses sœurs. S’est sentie seule. De convois en retrouvailles, le récit d’Armonia remonte les rapports tumultueux du monde et ce qu’une belle personne en fait et en sait. Armonia est faite de cette histoire qui ne se divise pas entre grande et petite. Armonia Priollet est l’histoire.
« De l’Espagne, il me reste l’essentiel. J’aime la France mais je lui reproche des choses, par exemple les camps de concentration où elle avait envoyé les hommes. »
Nous ne sommes jamais sûrs d’une mémoire individuelle. Est-on plus sûrs des recoupements historiques ou des témoignages scientifiquement attestés ? « Toute cette histoire a été écrite et dénoncée dans des livres. Mais comme tout écrit on ne sait jamais bien ce qui est faux et ce qui est vrai ».
Voici la vérité complexe et douloureuse, d’une femme au soir de son existence. Son récit est précis et précieux, vrai ou faussé. Peu importe. La vérité d’Armonia tient dans ce récit que Le Tempestaire publie.
« Quand je replonge dans mes souvenirs, ce sont des images qui apparaissent. Est-ce qu’une image a une langue ? »
Gilles Cervera
Armonia Priollet, Marc Weymuller Les Saisons d’Armonia, Le Tempestaire Editions, 196 pages, 12€












