Lauréat d’une Palme d’or et de deux Oscars, Apocalypse Now est l’un des films majeurs du XXᵉ siècle ; la pellicule originale est à ce titre conservée au sein de la bibliothèque du Congrès des États-Unis pour son importance culturelle. Et pourtant ! Le tournage fut l’un des plus difficile de l’histoire du septième Art.

Année 1976. Francis Ford Coppola est auréolé du succès planétaire des deux premières parties de sa trilogie Le Parrain ; Hollywood n’a d’yeux que pour lui, aucun projet ne lui est refusé, pas même le tournage d’un scénario de John Milius, inspiré du célèbre roman de Joseph Conrad paru en 1899 : Au cœur des ténèbres. Le réalisateur envisage calquer l’histoire du livre sur celle de la guerre du Vietnam achevée quelques mois plus tôt. Ce sera sans compter sur moult ennuis au fil d’un tournage fleuve de quatorze mois. Une dimension temporelle rocambolesque durant laquelle le film lui-même apparaît maudit. Les déboires s’accumulent… s’y adjoignent des dépassements de budgets phénoménaux… la crainte de signer le bide le plus cher de l’histoire du cinéma…  des financiers stressés… Coppola invivable, excessif, mégalomane, paranoïaque.

Un orage immobile

Manille. Capital des Philippines. 20 mars 1976. Personne ne se doute que le tournage qui débute marquera l’histoire d’Hollywood. La réalisation de ce long métrage va entraîner l’équipe du film à vire des conditions climatiques rudes – les préparateurs ne savaient pas qu’il existe une retour annuel de la mousson aux Philippines – ainsi, dès les premières semaines, un typhon baptisé Olga ravage une partie des décors. Entre temps, Francis Ford Coppola renvoie Harvey Keitel interprétant le premier rôle. A l’origine, le cinéaste souhaitait travailler avec Steve McQueen, mais la star refusa. Après les fins de non-recevoir successives d’Al Pacino, Robert Redford, Jack Nicholson et James Caan, Coppola engage Hervey Keitel en sixième choix, mais, suite aux visionnage des rushs de la première semaine, il prend la décision de le remplacer par Martin Sheen.

Comme un orage immobile soudain réveillé, la mousson déferle : des trombes de pluies tropicales charrient virus, bactéries et amibes. Le sort s’acharne. Une partie de l’équipe tombe malade, sujette à des affections difficiles à soigner chez les Occidentaux. Suivra l’infarctus de Martin Sheen retardant le tournage de plusieurs jours… La mégalomanie de Marlon Brando, instable dans ses extravagances, justifiera des coups de tête et lubies impossibles à gérer… Il y aura le comportement funeste et nuisible, quasi séditieux, de plusieurs acteurs sous l’emprise de nombreuses drogues… Certaines scènes sont tournées avec de véritables cadavres exhumés des cimetières en lieu et place de mannequins sans que le cinéaste ne soit prévenu ; il faudra les refaire pour ne pas nuire à la réputation du film… Sans compter la dépression et la paranoïa du réalisateur qui perdra quarante kilos en an un…. La genèse d’Apocalypse Now est encore plus exceptionnelle que le film.

Un sang d’aquarelle

Francis Ford Coppola filme sa vision – somme toute très américaine – de la guerre du Vietnam. Apocalypse Now, ce sont des scènes iconiques, telles les explosions au napalm filmés du sol selon des travelings d’une longueur interminable. Il y a la tête du capitaine Willard, peinturlurée en camouflage, émergeant des eaux sombres et fumantes au milieu de la brume orangée du marécage sous les dentelles de lumières sculptées par Vittorio Storaro : le sang devient aquarelle… Et, bien entendu, la célèbre arrivée du ballet d’hélicoptères au son de La chevauchée des Walkyries ; ce court passage de 3,56 mn. coutera à lui seul quatre millions de dollars de l’époque – 20 millions d’€uro 2023 – c’est-à-dire le tiers du budget initial du film. Des scènes emblématiques. Iconiques. Toutes entrées au panthéon du septième Art.

Au tournage d’enfer succède un montage diablesque. Coppola revient à New York début juin 1977 avec 230 kilomètres de pellicule utilisables et 381 kilomètres de rush exploitables. Personne n’imagine à quoi ressemblera le film, et beaucoup augurent un ratage à 20 millions de dollars – 100 millions d’€uro actuels. Pas moins de quatre monteurs parmi les mieux côtés seront nécessaires pour satisfaire au labeur, ils sont choisis parmi les plus grands de l’époque : Walter Murch, Gerald B. Greenberg, Lisa Fruchtman et Barry Malkin. La bande dessinée de Florent Silloray s’achève sur le festival de Cannes 1979, durant lequel un scandale d’une envergure inégalé viendra entacher l’image du film.

La laisse

Quatorze mois de tournage aux cœur de la jungle philippine… Des acteurs marqués à vie par une aventure unique dans l’histoire du cinéma… Un montage à peine achevé deux ans plus tard pour l’ouverture du Festival de Cannes… Autant de complications, d’écueils et de résistances qui n’empêcheront pas Apocalypse Now de remporter la Palme d’or (deuxième pour Francis Ford Coppola après celle de Conversation secrète reçue en 1974) ex-æquo avec Le tambour de Volker Schlöndorff, adapté d’un roman de Günter Grass paru en 1959 : Die Blechtrommel. Rappelons que Volker Schlöndorff a quitté la RFA (Allemagne de l’Ouest) en 1956, a l’âge de 17 ans, pour s’installer à Vannes, dans le Morbihan, chez les Jésuites, au lycée Saint François-Xavier ; il parle couramment français et est partisan d’un cinéma de proximité, cinéma d’auteur, indépendant, européen, faisant face aux mastodontes hollywoodiennes. C’est à lui que Françoise Sagan, président du jury du Festival cette année-là, souhaite remettre la Palme d’or. Elle n’imagine pas la machination mise en place aux dépens des jurés.

Robert Favre Le Bret, Président du Festival de 1972 à 1984, avait promis la récompense suprême à Coppola si son le film était prêt afin d’être présenté en compétition à Cannes. Il n’hésitera pas à influencer le jury en sollicitant chacun des membre afin qu’ils choisissent Apocalypse Now contre Le tambour. Outre cet engagement fait au réalisateur, nous sommes à moins de quatre ans de la débâcle de l’oncle Sam à Saigon : une gratification pour Apocalypse Now aiderait à venger l’honneur de l’armée américaine entachée par les exactions commises contre des civils Vietnamiens. Françoise Sagan se sent prisonnière, en laisse, elle déteste n’avoir aucune marge de manœuvre, sa vie est construite sur l’entière liberté, c’est au reste mal connaître sa probité légendaire – hélas ! mise à mal quelques années plus tard dans l’affaire Elf-Aquitaine. De fait, la romancière refuse de participer à la remise des prix et quitte son hôtel sans payer sa note de bar s’élevant à plusieurs milliers de Francs. Double esclandre !

De guerre lasse

De guerre lasse et pour éviter que le scandale ne fasse tache d’huile, un accommodement est négocié entre Sagan et Favre Le Bret. La Palme d’Or sera conjointement attribuée à Francis Coppola et Volker Schlöndorff. C’est à ce jour la seule attribution ex-aequo de l’histoire du festival. Florent Silloray ne revient pas sur cet épisode dans sa bande dessinée, pour autant, Un tournage en enfer relève d’une magnifique enquête sur l’histoire d’un des plus grands films de tous les temps. Après sa lecture, personne ne revéra Apocalypse Now de la même façon, et les images ensorcelantes de cet opéra visuel s’imprimeront encore longtemps sur nos rétines. L’album suggère également la fin du cinéma d’auteur qui, dans les année 1970, résistait encore face aux studios d’Hollywood. Les réalisateurs-stars imposaient leurs exigences pour faire le film qu’ils souhaitaient. Ce ne sera plus guère le cas ensuite.

« Nous étions dans la jungle.
Nous étions trop nombreux.
Nous avions accès à trop d’argent et de matériel,
Et, peu à peu, nous sommes devenus fous… »
Francis Ford Coppola

Jérôme ENEZ-VRIAD
© Octobre 2023 – Bretagne Actuelle & J.E.-V. Publishing

Un tournage en enfer, une bande dessinée de Florent Silloray aux éditions Casterman – 160 pages couleurs au format 186×260 mm – 24,00€

Les trois versions du film :
Apocalypse Now « version originale » – Durée : 140 min, sortie en août 1979
Apocalypse Now « Redux » – Durée : 194 min, sortie en mai 2001
Apocalypse Now « Final Cut » Durée : 183 min, sortie en août 2019

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