Nul n’est prophète en son pays, pas davantage en Bretagne qu’ailleurs, et pourtant Sven de Rennes est l’un des illustrateurs les plus célèbres de sa génération. Brestois d’origine et Rennais d’adoption, il s’est en dix ans fait une réputation internationale grâce à son univers coloré, jeune et jovial. Malgré sa légendaire discrétion, il a consenti quelques confidences à Bretagne Actuelle.
Jérôme Enez-Vriad : Votre pseudonyme ressemble à celui d’un célèbre illustrateur Finlandais…
Sven de Rennes : Oui, c’est un clin d’œil à Tom of Finland qui, au début des années 60, imposa une nouvelle forme d’expression graphique. Son trait unique est immédiatement reconnaissable. Il a renouvelé le genre au point de devenir le premier illustrateur homoérotique connu du grand public.
A part dans le manga japonais, l’homosexualité objective (c’est à dire non caricaturale ni pornographique) est peu visible dans la bande dessinée…
SdR : Elle existe dans des oeuvres autobiographiques (et plus confidentielles) comme celle de Fabrice Neaud. Mais vous avez raison, la sexualité, et non pas seulement l’homosexualité, est d’ordinaire peu présente en BD, ou alors au format d’une auto-caricature comme le fait avec succulence l’Allemand Ralph Koenig.
Revenons à Tom of Finlande, j’aimerais savoir s’il a eu une influence sur votre travail ?
SdR : Son univers pose une frontière : il y a avant et après lui. Tom of Finland a ouvert la voix à toute une génération d’illustrateurs, moi y compris. Vous savez, je suis né dans les années 70, mes références viennent principalement du manga à travers les dessins-animés. Pour autant, et c’est une confidence (sourire), mes premiers émois sont davantage rattachés à la bande dessinée Alix dont l’ambiguïté n’est pas incertaine. Cela dit, l’illustrateur que je vénère reste Jean Giraud, alias Moebius.
Justement, Jean Giraud a travaillé des thèmes comme la science-fiction et les univers parallèles qui sont aussi les vôtres…
SdR : Ce qui m’intéresse c’est l’affranchissement du réel. Prenons, par exemple, la photographie qui est une projection concrète de la réalité, là où le dessin en est une de l’esprit. La photographie libère un sujet alors que le dessin lui offre une autonomie complète et définitive. Et bien, l’émancipation de cette réalité comme je la pratique dans mon travail, relève aussi d’un univers parallèle : le mien. Il n’est pas nécessaire de passer par la science-fiction pour s’ouvrir à d’autres univers, c’est une option mais pas la seule.
Est-ce la raison pour laquelle vos décors son particulièrement soignés ?
SdR : Absolument. Je m’épanouis autant dans les décors que dans le sujet. J’aime y installer mes personnages, les promener, surprendre par un détail qui rendra les choses plus vivantes, plus réelles. C’est une manière de poser l’homme face à son environnement. L’un n’existe pas sans l’autre, quitte à ce que les personnages s’y perdent, il le faut d’ailleurs parfois parce que c’est le propos.
Comment travaillez-vous ?
SdR : Pour le dessin, je fonctionne « à l’ancienne », façon beaux-arts, c’est à dire avec des crayons et une feuille de papier. Ensuite, la mise en couleur se fait grâce à la magie informatique. Les possibilités infinies de retouches du moindre détail aident au sentiment de perfection. Le cercle est vicieux car on prend le risque de ne jamais être satisfait, mais la recherche ultime du travail bien fait m’est libératoire.
Vous êtes aussi portraitiste. Comment l’art du portrait a-t-il évolué avec le numérique ?
SdR : J’ai eu la chance d’étudier sur modèles vivants à la faculté d’Arts Plastiques de Rennes 2, mais depuis quelques années l’essentiel de mes portraits se fait à partir de photographies. Tout évolue. Les clients ne posent plus, ils n’ont pas le temps ou vivent à des milliers de kilomètres. L’envoi de plusieurs photos compense l’absence physique et, comme je le disais à l’instant, la souplesse qu’offre l’instrument numérique est une liberté jubilatoire pour un résultat optimal.
Suite à l’actualité tragique des derniers semaines, vous avez publié un dessin dans lequel trois garçons d’origines différentes portent le même T-Shirt : Je suis Charlie…
SdR : Il s’agit de l’humain face à lui même, c’est à dire confronté au respect malgré la dissonance et les désaccords. Je crois indispensable de rappeler que la diversité se construit sur nos différences, et que ces dernières relèvent d’une indéfectible liberté. Pour autant, la religion (et soulignons bien qu’elle est écrite par les hommes) devrait rester de l’ordre de l’intime, c’est en cela qu’elle se protégera des excès.
Vous militez aussi pour d’autres causes à travers des dessins libres de droit offerts sur votre site : le mariage pour tous, l’unification de l’Europe, la lutte contre le Sida…
SdR : Je suis artiste et citoyen. Quel que soit le sujet, je réagis spontanément à un coup de cœur ou de sang, avec la liberté de passer d’un dessin érotique à un dessin engagé, voir subversif.
Vous êtes également pour la réunification de la Bretagne…
SdR : Nous venons de passer à côté d’une occasion historique de retrouver les véritables frontières de la Bretagne. Je suis Rennais d’origine brestoise, j’aime ma région, tant par sa beauté que par sa culture et son histoire, mais aussi parce qu’elle est une péninsule ouverte sur le monde.
N’y a-t-il pas antinomie entre des positions régionalistes et pro-européennes ?
SdR : L’Europe est un continent construit sur des diversités culturelles nationales, elles mêmes relevant de diversités régionales, auxquelles s’ajoutent les cultures liées à l’immigration. Jouissons de toutes ces richesses au lieu d’en avoir peur.
En quoi la Bretagne vous influence-t-elle ?
SdR : C’est avant tout lié à la lumière. Comme beaucoup de Bretons, j’apprécie le soleil sans détester la pluie ni les tempêtes. Lorsque le gris du ciel laisse échapper un rai de lumière si intense qu’il brûle presque les toits et les ardoises, il s’en dégage une esthétique particulière dont je m’inspire. J’aime la Bretagne, entre autres pour cette lumière.
Pourriez-vous vivre ailleurs ?
SdR : Oui, en France ou à l’étranger, peu importe, avec une prédilection pour le Grande-Bretagne et les Etats-Unis. J’emmènerais le Gwenn ha du avec moi.
Se faire un nom en moins de dix ans est très rapide pour un illustrateur. Avez-vous commis des erreurs ?
SdR : (Après hésitation et un large sourire) Pas qui justifient un repentir public. Cela étant, j’ai travaillé avec BelAmi [Société de production pornographique américaine] pour qui j’ai réalisé de nombreuses illustrations. Cette collaboration m’a offert une notoriété internationale, mais le rapprochement systématique qui en découle avec le reste de mon travail est réducteur. Mon œuvre est davantage accessible, plus onirique, un brin poétique, et pas nécessairement gay.
Si vous aviez le dernier mot, Sven de Rennes ?
SdR : Vive la liberté et le dessin !
Propos recueillis par Jérôme ENEZ-VRIAD – Janvier 2015
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