Invité du Festival Photo de La Gacilly, Pierre Le Gall expose cet été plusieurs décennies d'une œuvre profondément humaniste. Lauréat du prix Niépce à seulement 23 ans, l'ancien professeur de philosophie, installé en Bretagne, a construit, loin des modes et des stratégies de carrière, une œuvre consacrée aux gens ordinaires, aux marins, aux paysans, aux ouvriers et à cette Bretagne qu'il n'a jamais cessé d'observer, toujours ébloui par le mystère d’une photographie. Rencontre.

Portrait de Pierre Le Gall par Hervé Ronné
Que représente pour vous cette invitation au Festival Photo de La Gacilly ?
C’est une forme de reconnaissance. Ça m’a fait plaisir parce que ça fait presque soixante ans que je fais de la photographie. J’ai eu le prix Niépce, j’ai publié presque soixante livres, mais j’ai toujours fait ça en artisan. J’ai connu des expositions locales qui ont parfois eu du succès. Mais La Gacilly, c’est vrai que c’est l’échelon supérieur.
Le thème de cette édition est « Une aventure française ». Vous sentez-vous appartenir à cette tradition photographique ?
D’une certaine façon oui. Les photographes qui m’ont inspiré quand j’avais vingt ans, c’étaient d’abord Cartier-Bresson et Robert Doisneau. Après le prix Niépce, j’ai fréquenté l’agence Rapho où j’ai rencontré Doisneau, qui était un pilier de l’agence et on a sympathisé. C’était un homme extraordinaire, d’une très grande gentillesse. J’ai été influencé par lui.
Ce qui m’intéresse, c’est la photo humaniste, la photo du quotidien, de l’anodin, de ce qu’on appelle aujourd’hui la street photography mais qui, à l’origine, était surtout une photographie de contact avec les gens.

Léchiagat, 1982
Michel Tournier et Robert Doisneau vous ont tous deux surnommé (sans se concerter) « l’homme invisible ». Vous revendiquez cette invisibilité ?
Tout-à-fait ! Parce qu’à la prise de vue, on fait tout pour esquiver le regard des autres. La discrétion, le silence, c’est essentiel. Et puis je n’ai jamais passé beaucoup de temps à faire ma promotion.
Je faisais tellement de photos, un peu sur le mode de l’hallucination. C’était un tel plaisir d’être dans les cafés, dans les rues, sur les marchés, au milieu des gens, que je ne me suis jamais préoccupé d’aller démarcher les agences ou de construire une carrière.
Vous avez pourtant reçu très jeune le prix Niépce. Pourquoi ne pas être devenu photographe professionnel à plein temps ?
J’avais 23 ans. J’étais encore étudiant en philosophie. J’ai hésité. J’ai reçu des propositions. J’ai travaillé un peu avec Rapho. Le Figaro m’a aussi contacté.
Mais je ne me voyais pas passer ma vie à photographier des manifestations ou des événements officiels. Moi, j’étais attiré par des images qui n’avaient aucun intérêt pour un journal. Des photos qui, d’ailleurs, ne se vendaient pas très bien.
Je suis donc devenu enseignant et j’y suis resté quarante-cinq ans. J’étais professeur pendant l’année et photographe pendant les vacances.

Guimaëc, 1975
La philosophie a-t-elle nourri votre regard ?
La philosophie vous accompagne au quotidien. Elle aide surtout à poser les bonnes questions, les bonnes problématiques. Quand je regarde mon travail, je vois apparaître des thèmes : la solitude, l’affection, le plaisir, le travail.
J’ai énormément photographié des choses très simples. Les gens qui portent quelque chose dans la rue, par exemple. J’ai des milliers d’images sur ce thème.
L’humanité se définit par un certain nombre de constantes et, après tout, elles sont assez limitées et c’est ce qui m’intéresse. Pour définir ma thématique, de ce qu’on pourrait appeler un humanisme au quotidien ; je ne suis pas trop sorti de là. La métaphysique m’intéresse peu, tout du moins pour ma pratique,
Je crois que les images photographiques et instantanées ont quelque chose à nous apprendre sur quelque chose qui peut-être d’ailleurs ne peut même pas se théoriser : ce qui est intéressant, c’est qu’une bonne photo est comprise, dans son mystère, aussi bien par un philosophe que par un pêcheur ou un paysan. Ils ne mettent pas forcément les mêmes mots dessus, mais ils sont touchés.
Comment apprend-on à faire une bonne photo ?
Le problème c’est que, justement, il faut désapprendre ce genre de choses. Je disais toujours aux élèves : « Ne réfléchissez jamais. » La raison n’intervient pas parce que la réflexion prend du temps. Or il faut déclencher en une fraction de seconde. Il faut anticiper le mouvement. Si vous commencez à réfléchir à votre cadrage ou à votre diaphragme, le moment est déjà passé. C’est ce que Cartier-Bresson appelait l’instant décisif.

Landivisiau, 1980
Quel regard portez-vous sur la photographie contemporaine, les réseaux sociaux ou l’intelligence artificielle ?
Les milliards de photos faites aujourd’hui auront peut-être un intérêt sociologique. Mais dans cinquante ans, il ne restera pratiquement rien. Les gens ne sauvegardent pas leurs images et les supports changent sans cesse. Heureusement, j’ai gardé mes négatifs.
Quant à l’intelligence artificielle, je me demande si elle pourra photographier ce qui m’intéresse vraiment : les choses qui sont derrière les choses. J’aime beaucoup cette formule.
Une photo réussie ne montre pas seulement quelqu’un qui remet sa casquette ou qui se gratte la tête. Elle évoque autre chose, quelque chose qui participe à l’inconscient collectif. Quelque chose qu’on ne peut pas vraiment expliquer.
Que ressentez-vous en voyant vos photographies exposées en très grand format à La Gacilly ?
J’étais inquiet parce que toutes mes photos ont été faites en 24×36 argentique. Avec du grain, beaucoup de
rain parfois.
Mais les techniques actuelles ont permis d’obtenir d’excellents résultats. Pour une fois, j’accepte volontiers les progrès de la technique !
Et puis je fais des photos pour qu’elles soient vues. Pas seulement par les spécialistes. Mon plus grand plaisir, c’est de voir les gens trouver ces images intéressantes.

Penhors, 1979
La Bretagne occupe une place centrale dans votre travail. A-t-elle beaucoup changé ?
Bien sûr que certaines images ont disparu. On ne referait plus aujourd’hui certaines photographies prises il y a quarante ans.
Mais je continue à retrouver des univers qui me passionnent : les grandes foires agricoles, les concours de chevaux, les pardons. On y rencontre encore des gens dont la vie est directement liée aux animaux, à l’agriculture, à la mer.
J’ai toujours aimé photographier les Bretons, les paysans, les marins. C’est un monde auquel je reste très attaché.
Vos livres racontent souvent le monde du travail.
Oui. J’ai photographié les pêcheurs, les ouvriers d’une usine métallurgique, les moines bénédictins d’une abbaye près de Rouen, les lycéens, les agriculteurs.
Mon premier livre portait sur mon service militaire. Ensuite, j’ai beaucoup travaillé sur Dieppe, Le Havre, la Bretagne, le pays bigouden.
Ce qui m’intéresse, ce sont toujours les mêmes personnes : les gens ordinaires.
Toute photographie est-elle politique ?
Au sens noble du terme, oui. Au sens de la cité, de la communauté.
Sinon elle devient un simple jeu esthétique. La photographie doit être fondée sur l’empathie. Vous ne pouvez pas être à l’extérieur de ce que vous photographiez. Vous êtes forcément dedans.
Que souhaitez-vous que les visiteurs emportent avec eux après avoir vu votre exposition ?
Un sourire. L’humour est une chose profondément subversive. C’est lui qui révèle les petites imperfections du réel. Moi, ce qui attire mon regard, c’est l’inattendu, l’incongru, la petite désobéissance à l’ordre établi. J’aime les photos qui font sourire et réfléchir en même temps. C’est peut-être ce que j’aimerais laisser derrière moi. »
Propos recueillis par Grégoire LAVILLE
Expositions « La photographie, une histoire française » jusqu’au 4 octobre 2026
La Gacilly, comment y aller ?

Guimaëc (29), 1975











