On entre dans Sonar Tapes progressivement, comme on peut s’immerger dans l’océan, omniprésent dans ces 12 morceaux, issus d’abord d’une rencontre avec les scientifiques du laboratoire brestois BeBest. Pendant 3 ans de travail et d’expérimentations, François Joncour a mis en forme un disque hors-normes qui réunit de multiples éléments dont certains pourraient sembler inconciliables : des sons sous-marins enregistrés en rade de Brest et en Arctique, d’autres sons captés dans un laboratoire, des musiques électroniques, des cordes, du rock, des morceaux comme autant de portraits de scientifiques, des chansons, en anglais, en breton avec Emilie Tiersen, en français avec Mirabelle Gilis, aussi au violon, et, au texte, Christophe Miossec, des interludes, de la pop, un peu de fureur et beaucoup de mélancolie…

Le résultat est étonnant de fluidité et d’harmonie. Il réunit art et sciences, musique et écologie. En nous faisant « ressentir » ces chansons et ces morceaux, François Joncour et son équipe réussissent le tour de force de nous embarquer dans un voyage cohérent, aux multiples univers qui se rassemblent dans un univers pop paradoxalement profond et politique.
François Joncour parvient surtout à faire en sorte que cette matière sonore lourde de sens, cette « beauté d’une catastrophe », ne soit pas un élément parallèle, comme artificiel, mais qu’elle s’intègre à cet ensemble mélodique et sensoriel pour créer un objet artistique et politique. Avec la volonté d’être le plus honnête et compréhensible possible, comme lors de cet entretien.

Vous évoquez pour Sonars Tapes, un mélange d’art et de sciences et on a le sentiment que l’album est le résultat d’un projet plus vaste. Vous pouvez nous rappeler son origine ?
C’est une rencontre entre un directeur de laboratoire, Laurent Chauvaud, biologiste qui dirige le labo BeBest à Plouzané Technopôle et Gwenn Potard, directeur de La Carène, la SMAC (scène de musiques actuelles) de Brest. En échangeant, ils ont eu l’idée de convier 3 musiciens dont je fais partie à venir travailler autour d’une matière sonore proposée par Laurent Chauvaud, à savoir des sons capturés par hydrophone en rade de Brest mais aussi en Arctique. L’objectif était de sensibiliser par ces créations sonores un public plus large aux enjeux climatiques contemporains.

Ils ont fait appel à vous parce qu’ils vous savaient sensibles à cela ?
Il y avait un double aspect : d’une part j’étais déjà dans une pratique artistique qui visait à utiliser des sons du réel, des sons concrets. J’avais fait une résidence aux Etats-Unis où j’avais capturé des sons pour une pièce sonore. Et d’autre part, je m’intéressais beaucoup à l’écologie et à la musique électronique. C’était les trois axes de travail privilégiés au début de Sonars -avant que ça devienne pour moi Sonars Tapes. Ils ont aussi fait appel à Maxime Dangles et Vincent Malassis puisque nous étions 3 musiciens. Depuis des ramifications se sont créées.

Comment Sonars devient Sonars Tapes, votre projet ?
C’est un long parcours de 3 ans. C’est d’abord une matière sonore très abstraite : des sons de glace qui se brise, des sons de faune sous-marine… Quand on les écoute, on a du mal à savoir de quoi il s’agit et à imaginer que ça puisse être une matière musicale au sens premier. Mais l’envie était d’aller vers une sensibilisation du public d’une autre manière qu’avec une donnée brute, scientifique, un graphique. J’ai eu envie d’intégrer cette matière à des choses plus mélodiques. Au début, c’était très instrumental. Et je me suis demandé si je n’étais pas en train de faire l’équivalent des graphiques des scientifiques, quelque chose qui ne va intéresser que des personnes déjà sensibles. De fil en aiguille, j’ai voulu aller vers quelque chose de plus accessible. La chanson me paraissait un média idéal, parce que tout le monde écoute des chansons, ce qui n’est peut-être pas le cas des longues pièces instrumentales composées au début.

Accessible donc mais personnel aussi ?
Oui, qui permette de restituer un certain nombre d’émotions qui avaient été les miennes lors de la rencontre avec les scientifiques. C’est pour ça que ça prend la forme de portraits sonores : j’avais à faire à des personnes qui, certes, travaillaient sur un sujet écologique majeur mais qui se sentait en tant que citoyens, extrêmement concernés par ce qui se passait. Ça n’était pas seulement un travail pour eux ; il y avait quelque chose de l’ordre de la mission de transmission. Comme peuvent tenter de le faire les personnes qui rédigent les rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). Il y une envie au-delà de la donnée scientifique d’alerter sur un sujet, de tenter de faire prendre conscience. On voit bien la difficulté de faire émerger ce genre de rapports. J’ai pensé que c’était peut-être en incarnant ces personnages que j’aurais le plus de chance humblement de toucher les auditeurs donc le public.

Vous rendez hommage à ces scientifiques en quelque sorte par ces portraits sonores ?
Oui, il y a une forme d’hommage. Je suis très admiratif du travail effectué et puis je ressentais une certaine frustration à ce que leurs voix ne portent pas plus. Et c’est ma manière à moi, puisque mon média est la musique, d’aller dans le sens de leur expression, de faire en sorte qu’il y ait quelque chose qui se produise émotionnellement chez l’auditeur, qu’il se dise que ces chercheurs ne font pas qu’accumuler des données mais sont aussi des êtres humains qui ont envie que les choses s’améliorent. Dis comme ça, c’est peut-être un peu naïf mais il y a vraiment envie de remettre de la chair autour de ces données brutes.

On parle d’art et de sciences, mais c’est aussi un disque politique ?
Politique au sens large parce que ça concerne la vie de la cité et quoi de plus important aujourd’hui dans la vie de la cité que cet enjeu climatique ? Je suis conscient qu’il y en a d’autres mais celui-là est majeur et parfois on peut avoir l’impression qu’il n’est pas considéré comme tel. J’ai le sentiment que quelque chose émerge dans cette prise de conscience et tant mieux. Nous, on avait envie d’ajouter notre petite pierre à l’édifice de cette prise de conscience.

Vous évoquez les sons enregistrés par ces scientifiques mais vous avez vous aussi travaillé avec eux et participé à des enregistrements ?
Oui. Au tout début, on a eu des semaines de résidence dans le laboratoire BeBest où les scientifiques nous ont fait part des recherches sur lesquelles ils étaient en train de travailler. On a avalé des kilomètres de Powerpoint sur leurs recherches (rires), pour le coup de la donnée très brute, qu’ils vulgarisaient d’une manière remarquable. C’était le meilleur moyen pour s’immerger dans ce qui est le travail de recherche écologique de ces chercheurs aujourd’hui. En ce qui nous concerne, il y a eu une succession de prises de consciences assez violentes, parce qu’il n’y avait pas de filtres qui permettent d’adoucir la donnée… C’était brutal pour nous même si on était sensibilisé au sujet. On a essayé de malaxer ces données et j’ai eu envie de capturer des sons de leur environnement professionnel, sortir des fonds marins. J’ai enregistré des sons concrets de laboratoires.

Et vous avez utilisé ces sons pour les morceaux de Sonars Tapes ?
Absolument. Par exemple, dans le morceau Obsession et Repetition, qui est le portrait de Jennifer Guarini, l’un des sons est celui d’une « tronçonneuse » qui permet de découper des lamelles extrêmement fines de coquilles Saint-Jacques. Et comme j’avais envie de creuser un peu ces personnalités durant ces semaines d’observation, j’ai interviewé chacun des scientifiques, pendant une heure chacun. Je terminais ces interviews par un « questionnaire de Proust » pour tenter de faire émerger une personnalité esthétique aussi, pour découvrir quels étaient leurs goûts musicaux, littéraires, leurs craintes… Pour avoir quelque chose de moins froid, pour tenter de voir l’être humain émerger derrière cette façade professionnelle. Par exemple dans le cas de Jennifer Guarini, elle m’avait dit que la musique qu’elle écoutait était très électronique et très répétitive parce que ça lui permettait de se concentrer sur le travail qu’elle était en train d’effectuer.
Laurent Chauvaud, lui, m’avait dit qu’il avait été un grand amoureux de punk et de chanson et c’est ce que j’ai aussi essayé de faire émerger dans son portrait.  Ces indications venaient me donner des directions esthétiques pour composer ces portraits. C’est évidemment une interprétation abstraite. Mais je leur faisais écouter et ils s’y retrouvaient.

D’où la diversité des chansons de cet album ?
Oui, le risque était d’en faire quelque chose de trop hétérogène. J’essayais de trouver un fil conducteur avec l’utilisation de certains instruments, comme le violon, la voix, un synthétiseur modulaire. Ça a créé une unité dans ces formes musicales assez disparates. C’était aussi un travail habile des techniciens qui ont travaillé avec moi, notamment de Thomas Poli qui a mixé l’album. On avait l’envie de donner une cohérence globale.

Vous évoquez, quant à ces sons enregistrés sous l’eau, la « beauté d’une catastrophe », comme un paradoxe ultime ?
L’expression est de Laurant Chauvaud. Je la trouvais vraiment juste parce qu’on trouvait certains sons magnifiques dès la première écoute : « Quelle belle matière sonore ! » Et quand on en comprenait l’origine on était dans un paradoxe absolu parce que cette beauté est générée par une catastrophe en cours… On trouve ces sons beaux parce que les glaciers fondent de manière anormale. Donc on se retrouve avec une espèce de conflit intérieur : c’est très beau mais c’est très triste. Et qu’est-ce qu’on en fait de cette beauté ? C’est aussi ce qui nous a amenés à ce processus de création.

Comme les scientifiques, vous avez le sentiment d’alerter avec cet album ?
J’aimerais. Je vois que dans les retours à cet album, la thématique est systématiquement abordée, qui est l’enjeu au cœur du disque. Donc je me dis que je n’ai pas fait un objet purement esthétique. Le but était de parler de ce sujet-là et le simple fait qu’on en parle tous les deux va dans ce sens. L’écueil absolu aurait été de faire une œuvre qui fasse abstraction de cet enjeu.

Des musiciens se sont joints à vous. Comment les avez-vous choisis ?
La première musicienne avec laquelle j’ai travaillé est Mirabelle Gilis, violoniste, notamment avec Christophe Miossec. On s’est croisé dans les couloirs de La Carène et on a parlé justement de la réflexion que je menais autour de ces morceaux. Très vite, je me suis dit que je n’allais pas faire ce que je faisais depuis quelques années, des pièces instrumentales électroniques assez abstraites. J’avais envie de retourner vers la chanson, qui est ma culture autant que ces abstractions électroniques. On a essayé sur un morceau et ça a donné Les Gorgones. J’avais composé le morceau à la guitare classique, avec laquelle le violon s’accordait très bien. La rencontre a été très féconde. On a travaillé de manière plus étroite sur plusieurs autres morceaux. Mirabelle m’a beaucoup aidé à choisir certaines directions, m’a apporté certaines matières sonores. Et quand j’ai voulu mettre de la voix Mirabelle m’a proposé certains chanteurs. D’autres personnes de sont greffées à ce processus de création en fonction des besoins instrumentaux.

Vous chantez Tout s’en est allé avec Mirabelle Gilis, co-écrite avec Christophe Miossec, dont on reconnait la patte. Et en même temps, cette chanson, c’est vous aussi. Il y a selon vous une spécificité territoriale, brestoise, finistérienne… ?
Je m’interroge là-dessus régulièrement sans avoir encore de réponse. J’ai demandé à Christophe de m’aider à terminer ce texte et il l’a ancré dans quelque chose de très concret avec beaucoup de sonorités et de mots assez bruts. Et il y a quelque chose là peut-être de l’ordre du Finistérien, c’est-à-dire un rapport assez direct aux choses. Peut-être aussi parce qu’Emilie Tiersen a travaillé avec moi sur un morceau (Skarigan A Ra), certains ont mis en relation Sonar Tapes avec le travail de Yann Tiersen, qui est aussi Finistérien. Alors il y a peut-être cette spécificité ! C’est difficile de le dire. Je reviens de Ouessant où j’ai travaillé sur un autre projet. Et je me demandais si le lieu n’était pas en train de colorer ce que j’étais en train de faire. Si oui, de quelle manière ? Parce que c’est peut-être le fait d’avoir vu le phare du Créac’h mais peut-être aussi d’avoir mangé ce type de chips… (rires) On ne sait pas d’où vient la création. C’est mystérieux. Le chemin n’est pas identifiable, observable.

Vous vous retrouvez aussi dans les chansons de Miossec ?
Quand on est Finistérien, qu’on a 17 ans et qu’on entend Boire, c’est un choc. D’une part, c’était un honneur de pouvoir travailler avec lui et ça me ramenait à quelque chose de très intense dans mes découvertes musicales adolescentes. C’est une époque où on vit les choses musicalement de façon extrême et la découverte de Miossec en faisait partie.

Vous êtes attaché au territoire ? Vous vous sentez breton, finistérien, brestois ?
Oui, j’ai l’impression de plus en plus. C’est là où je suis né et je m’y sens bien. J’aime en partir et j’adore y revenir. C’est un peu un phénomène de port d’attache. C’est mon port.

Les textes sont en français, anglais, breton. Cette multiplicité des langues, c’est aussi politique pour vous ? C’est le caractère universel de cette alerte dont on a parlé ?
Oui, je n’avais pas envie que ce soit monolithique au niveau de la langue. Et on a la chance en Bretagne d’en utiliser plusieurs. Je ne parle pas moi-même breton mais je m’y initie. Et je trouve extrêmement riche de pouvoir utiliser à la fois le breton, l’anglais et le français. Sur le plan purement musical, ils ont leurs caractéristiques propres. Ce n’est vraiment pas la même matière à utiliser. Sur le plan sémantique, je trouve très important de pouvoir s’exprimer de façon différente. Et ça apporte une dimension internationale.

Vous venez de la musique électronique mais aussi de la chanson et de la pop ?
J’ai commencé la musique en faisant de la guitare que j’ai enseigné et je suis venu tout doucement aux musiques électroniques parce que je voulais enregistrer cette guitare. J’ai commencé à utiliser des logiciels de production de musique. De fil en aiguille, ça m’a amené vers des matières sonores qu’on pouvait utiliser dans ces logiciels. Jusqu’à concevoir le projet Poing, purement de musiques électroniques. Et pour Sonar Tapes, je me suis retrouvé à mélanger toutes mes passions musicales.

Vous aimez l’expérimentation. Il y a une part d’expérimental dans ce disque ?
Oui, il y a des tentatives dans ces croisements de matières à priori inconciliables. J’avais le désir de ne pas faire de cosmétique avec ces sons mais au contraire de faire sens. Pour ça, il y a eu beaucoup d’expérimentations pour parvenir à quelque chose de fluide.

J’ai le sentiment que c’est un disque d’atmosphères, de sensations. On ressent ces chansons. C’était un objectif ?
Je suis ravi d’entendre ça. L’objectif premier était d’être dans le sensitif tout en réussissant à faire en sorte qu’après l’écoute, on s’interroge sur ce qui se cache derrière la chanson, via le sensoriel. Pour que ça puisse parler à beaucoup d’auditeurs.

Je suis fasciné par les artistes qui parviennent à proposer une matière à priori très expérimentale dans un format finalement accessible. Cette conciliation entre une forme d’avant-garde et un format populaire est extrêmement stimulante pour un musicien. Je pense à l’exemple ultime des Beatles qui ont effectué des tentatives soniques assez incroyables, à une époque, dans un format qui était celui de la musique populaire qui allait dans tous les foyers. Ils faisaient des expérimentations qu’on aurait pu croire réservées à certains milieux musicaux.

Recueillis par Grégoire LAVILLE

Sonar Tapes, Music for the masses/PIAS

 En concert et conférence musicale dans le cadre du festival Ressac le 11 mars à Brest. Salle du CLOUS, à 19h30

0 Commentaires

Laisser un commentaire

Articles similaires

Autres articles de la catégorie L'invité