Le Prix Femina a été décerné cette année à Patrick Deville, écrivain-voyageur attaché à Saint-Nazaire. L’homme, déjà connu pour une dizaine de romans aux Editions de Minuit et du Seuil, accède ainsi à une grande notoriété - ce qui n’est pas pour surprendre celles et ceux qui admiraient depuis plusieurs années une écriture ciselée, vive, souple, souverainement élégante.
Tout est dit dès le départ par une citation de Laforgue.
« Ah ! oui, devenir légendaire,
Au seuil des siècles charlatans ! »
Hors norme, légendaire, c’était la seule voie possible pour Alexandre Yersin !
C’était, sans doute, un pari un peu fou, de vouloir mettre en coupe réglée le fil de l’existence et de donner un destin romanesque à ce personnage pétri de pragmatisme et de raison, mais Patrick Deville a su brillamment donner vie à cet homme étonnant dont il quête les traces jusqu’au bout du monde. Pour mieux ancrer son récit dans le siècle, il n’a de cesse d’établir des parallèles entre ce quasi inconnu et les « grands » qui furent ses contemporains renommés : Clément Ader, aviateur, Rimbaud, poète et trafiquant. Ou le héros Livingstone, savant et explorateur fameux auquel il convenait de s’acharner à ressembler.
D’abord très « immobile », Yersin fut un jeune savant prometteur dans l’équipe de Pasteur à Paris. Mais « ce n’est pas une vie que de ne pas bouger » ! Aussi, lâchant tout repère familier, il enchaîna, sans relâche et toujours avec grand succès, quantité d’expériences et d’explorations du côté de Nha Trang dans l’actuel Vietnam. Découvreur du bacille de la peste, –Yersinia pestis -, il sauva en Asie des milliers de vies.
Ses autres exploits, moins connus sont tout aussi impressionnants. Que ce soit dans la macro biologie, l’agronomie, l’astronomie, il fut l’homme de nombreuses découvertes. Ce qui le pousse, c’est la passion demeurée intacte de courir le monde et, partant, de faire avancer la recherche. La gloire indiffère ce solitaire et les femmes ne laissent pas de traces dans sa vie –aux sages exceptions de sa mère Fanny, avec qui il entretint une correspondance régulière, et de sa sœur.
Il observa de loin la deuxième guerre mondiale et il quitta Paris où il revenait pour la dernière fois au milieu de l’exode pour finir paisiblement sa vie dans son cher Nha Trang.
Patrick Deville a su donner rythme à cette vie proche du marathon. La passion sous-tend son récit et lui donne sa force. L’aspect éclaté de l’histoire, présentée en flash-backs, trouve son unité autour de Yersin, âgé, quittant Paris sous les bombes allemandes. La légende frôle une dernière fois l’absurdité des hommes.
Peste & Choléra aux éditions du Seuil – 228 pages, 18€












